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26 janvier 2009 1 26 /01 /janvier /2009 17:57

De l’air !


Par Léna Martinelli

Les Trois Coups.com


Pina Bausch aime confronter plusieurs éléments pour traduire la complexité du monde. Après le très humide « Wiesenland », la chorégraphe allemande présente un « Sweet Mambo » aérien avec une distribution resserrée à neuf interprètes et une scénographie épurée, où domine la légèreté des voiles. Un spectacle, pas simpliste pour autant, qui irradie de sensualité. Un voyage, non pas au bout du monde cette fois-ci, mais au pays des rêves.

En fond de scène, des couples se faufilent entre des voilages, que le souffle des ventilateurs gonfle d’espoir quand la comédie sentimentale ne joue pas des tours aux prétendants. Sur le plateau nu, aucun angle ne fait obstacle aux corps. Bien que lascives, les femmes ont des relations houleuses avec les hommes. Mais les uns et les autres tombent rarement ; ils roulent, ils glissent plus volontiers, caressent presque le sol. On voit d’ailleurs rarement leurs jambes. Le haut du corps, là d’où naissent les mouvements, là ou bat le cœur humain, se trouve ainsi valorisé. Pina Bausch ne déroge à la règle que pour exhiber les pieds, surtout ceux de Nazareth Panadero, sans doute malmenés par les pointes de la danse classique ! Une focalisation qui participe au grotesque du personnage. Échappée d’on ne sait quelle soirée mondaine comme d’autres danseuses engoncées dans leur robe de soirée, elle ponctue la soirée d’interventions qui se veulent cocasses. Rien de comparable avec la grâce de cette danseuse qui bouge, comme la branche au gré de la bise.

Plastique et énergie fusionnent de façon encore plus magique avec Julie Shanahan, qui achève le spectacle sur une performance époustouflante de beauté. Cheveux dénoués et corps délié, elle fait preuve d’une fluidité à nulle autre pareille. Anticipant, prolongeant, accompagnant les mouvements capricieux des tentures battues par les vents, elle se confond littéralement avec les voiles. Prête à prendre le large ! Mais, avant d’en arriver là, elle doit subir maintes épreuves : se heurter désespérément à deux hommes déterminés à la stopper dans son élan, imperturbables dans leur cruauté ; se relever sans cesse et faire face ; fendre l’espace jusqu’à nous saisir d’effroi ; se libérer de l’emprise de l’homme qui l’idolâtre et la violente tout à la fois.

L’accord parfait entre les corps s’exprime dans d’éloquents pas de deux. Les étreintes teintées de masochisme se muent en solos suggestifs. Tendres ou conflictuels, les duos se déclinent parfois en ensembles, mais la solitude prime le plus souvent. Pina Bausch pointe la fragilité des comportements en fouillant jusque dans les moindres recoins de l’âme. Tous les subterfuges de la séduction sont bons : les suaves baisers masculins apposés sur des dos féminins dénudés, les vêtements qui se frôlent jusqu’à l’embrasement des corps, les mascarades en tenue de soirée. Mais tout cela est vain. Caricaturale vanité. Insidieuse comédie humaine. Dérisoire tragédie.

« Sweet Mambo » | © Laurent Philippe

Perchées sur leurs hauts talons, les femmes virevoltent dans leurs sublimes robes de satin. Les poursuites épousent les courbes de ces créatures de rêve. Quand ils ne les brident pas (notamment par leur queue de cheval), les hommes les magnifient. Femmes évanescentes et inaccessibles autour desquelles ils tournent beaucoup. Ils brassent l’air, pour sûr ! D’où leur présence discrète (ils ne sont que trois en plus). Ici, Pina Bausch a privilégié des danseuses à forte personnalité. Comme Julie Anne Stanzak, interprète plus « terrienne » que les autres, d’une beauté animale.

Les moments légers alternent avec d’autres, d’intense émotion. Comme la musique sirupeuse, transpercée de cris à plusieurs reprises. Mais que hurle cette femme jusqu’à en perdre sa voix ? Qui appelle-t-elle donc ? Cela semble être une question de survie. Respirations. Le public frissonne, rit, rêve aussi grâce à l’expression de fantasmes et d’images oniriques. Même les oreillers sont en suspension ! Les scènes surréalistes succèdent aux situations anecdotiques.

Le titre évoque la douceur du bonbon (sweet), son côté sucré aussi qui nous incite à y revenir, à en prendre un autre, allez… un petit dernier. Mais il ne faut pas s’y tromper. Comme on a pu le constater dans le lumineux Wiesenland, Pina Bausch a la soixantaine sereine. Mais, avec ce spectacle teinté de mélancolie, on l’imagine très bien créer cette chorégraphie après une nuit très agitée.

Les séquences s’enchaînent comme dans les rêves ou les cauchemars. Certaines images reviennent de façon obsessionnelle. Situations récurrentes, incessants retours en arrière. Malgré des fulgurances, on peut regretter un essoufflement, dû en grande partie à une certaine complaisance, notamment avec les litanies de ces mondaines reprises en boucle jusqu’à la surdose et des solos répétitifs plus hypnotiques qu’expressifs. Heureusement, pour éviter la gueule de bois, on a de l’air ! Car c’est dans ses envolées lyriques que Pina Bausch est la plus inspirée. Mais la moindre minute de cette inspiration-là suffit à faire planer longtemps, longtemps. 

Léna Martinelli


Sweet Mambo, de Pina Bausch

Tanztheater Wuppertal • Allemagne

www.pina-bausch.de

www.theatredelaville-paris.com

Mise en scène et chorégraphie : Pina Bausch

Avec : Regina Advento, Andrey Berezin, Daphnis Kokkinos, Nazareth Panadero, Helena Pikon, Julie Shanahan, Julie-Anne Stanzak, Michæl Strecker, Aida Vainieri

Décor et vidéos : Peter Bast

Costumes : Marion Cito

Collaboration musicale : Matthias Burkert, Andreas Eisenschneider

Collaboration : Marion Cito, Thusnelda Mercy, Robert Sturm

Théâtre de la Ville • 2, place du Châtelet • 75004 Paris

Réservations : 04 90 82 40 57

Du 19 au 30 janvier 2009 à 20 h 30, dimanche à 17 heures, relâche les 26 et 27 janvier 2009

Durée : 2 heures, avec entracte

30 € | 23,50 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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