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24 janvier 2009 6 24 /01 /janvier /2009 20:48

Femmes-folie


Par Lise Facchin

Les Trois Coups.com


Des personnages tragiques, Phèdre est bien celui qui m’intéresse le moins. Je l’ai jugée (et condamnée) très tôt. On pourra me reprocher à raison ce manque de recherche et de profondeur quant à mon verdict. Pourtant, il n’y a rien à faire, Phèdre ne m’a jamais fascinée. Je la méprise intensément. Elle est nombriliste et complaisante avec elle-même, elle joue à triturer sa fange. Elle incarne ce que j’ai toujours considéré comme impardonnable : l’abjecte lâcheté teintée d’égoïsme mesquin. Elle est minable et n’a même pas l’excuse de la manipulation divine… La compagnie de l’Arcade présente le texte magnifique de Pier Olov Enquist, sur fond de couleur blanche et d’ironie amère. Un spectacle qui nous parle de folie et de tripes : poétique et fort mais parfois inégal.

Les quinze premières minutes, j’ai cru me trouver en face d’un de ces spectacles pédants, à la diction constipée et dont la scénographie présente souvent dans son minimalisme dépassé, pour ne parodier personne, un cas préoccupant de « goutte à l’imaginative ». Oui, lecteur, j’ai eu peur. Peur de devoir subir une fois de plus un spectacle médiocre et candidat au label « intellectualisme moderne »… Yeuârk ! C’était donc mal parti. La lumière avait décliné, dévoilant une scène blanche (à peu de choses près) avec comme seuls éléments de scénographie une porte au fond à droite et un banc sur toute la profondeur de la scène. Les comédiens sont déjà sur le plateau, statufiés sur le banc. C’est Phèdre qui ouvre la pièce : monologue un peu trop durassien à mon goût. Un jeu de placement de voix un peu trop chiadé où la subtilité fait défaut, mais la comédienne est juste, intense. S’ensuit une scène entre Hippolyte et son précepteur… C’est à ce moment du spectacle que je me me suis mise à chercher un moyen de fuir… J’étais assise au milieu de la rangée, il m’a donc fallu demeurer bien tranquillement dans mon fauteuil. Heureux hasard ! Car le spectacle décolla littéralement peu de temps après, grâce à trois comédiennes exceptionnelles : Maud Rayer (Phèdre), Chantal Garrigue (Œnone) et Sophie Torresi (Aricie).

Phèdre, glissée dans la peau de Maud Rayer, est une folle. Une vraie. Hystérique, lunatique, maniaco-dépressive, violente et glauque ; malsaine et totalement incapable de se prendre en charge ; médiocre et noyée, la tête enfoncée dans sa désespérance de trottoir. L’actrice possède une de ces libertés corporelles qui exhalent sur un plateau des senteurs de naturel à vous en faire dresser les poils du dos. Une satanée comédienne, qui est parvenue à m’émouvoir en interprétant cette roulure de Phèdre… Un exploit ! Et Œnone ! Comme elle est belle ! La voix plus grave que celle de sa maîtresse, plus éraillée, plus monocorde aussi, plus effacée. Vieille servante fidèle qui tente jusqu’au bout, malgré son désaccord, de sauver celle qu’elle éleva tout en cachant sa propre fêlure. La troisième femme de la pièce, Aricie, est assez déconcertante. Son jeu est une interprétation libre du traumatisme de la jeune femme dont la famille fut décimée par Thésée, mari de Phèdre et père d’Hippolyte. Il lui a laissé la vie et l’a ramenée au palais où elle a dû vivre dans la famille de celui qui reste pour elle un assassin. Le traumatisme se dévoile au fur et à mesure, d’abord incohérent puis prenant son sens et sa justification, à travers une gestuelle mécanisée, le costume, le maquillage. Trois femmes, trois folies, trois degrés de démence.

On regrette qu’à l’intensité du jeu des femmes ne réponde pas celui des hommes. Le jeune Hippolyte est, hélas, interprété comme un jeune chiot apeuré et mou, il lui manque une certaine prestance physique. Il n’est bien sûr pas question d’en faire un héros jeune et intrépide. Le pauvre garçon est écrasé par le poids d’un père absent, dont les exploits lui parviennent éclatants par la vox populi et celle, émasculante, de son précepteur… Ah, le précepteur… Un jeu vide ! Je me rappelle son monologue comme un moment d’ennui profond : la narration du supplice d’Hippolyte, qui devait être un moment de douleur profonde, ne nous provoque qu’un sentiment de lassitude infinie. Oui… c’est vrai, il faut accorder le bénéfice du doute à ce comédien, une représentation pouvant varier selon les soirs et les humeurs. Peut être était-il simplement malade ? Jean-Pierre Belissent, quant à lui, campe un Thésée patriarcal et qui, par son arrivée extraordinaire du point de vue scénographique, renvoie immédiatement chacun à sa place. Il manquait pourtant d’un peu de relief à ce personnage : cette interprétation, du reste intéressante, est un peu trop manichéenne.

Dans cette mise en scène ultra-dépouillée, des jeux de lumière d’une grande beauté nous font sortir de l’état de crispation dans laquelle nous avait plongés la première partie de la pièce. Phèdre, debout sur le banc, adossée au mur dans un immense rectangle de lumière solaire, revêtue de sa longue robe de satin rouge, les cheveux hirsutes et une morgue de mépris aristocratique accrochée à ses lèvres peintes… « Et alors ? » fait-elle, le menton dressé. Un moment de grande beauté dramatique qui fait oublier les faiblesses du spectacle. 

Lise Facchin


Pour Phèdre, de Per Olov Enquist

Compagnie de l’Arcade • 35, rue de Flavigny • 02100 Saint-Quentin

04 90 27 14 31 | télécopie 04 90 85 93 50

ciearcade@compagnie-arcade.com

www.compagnie-arcade.com

Mise en scène : Vincent Dussart

Avec : Jean Pierre Belissent, Alain Courivaud, Xavier Czapla, Chantal Garrigue, Maud Rayer, Sophie Torresi

Scénographie : Frédéric Cheli

Costumes : Frédéric Cheli

Lumière : Frédéric Cheli, Jerôme Bertin

Sudden Théâtre • 14 bis, rue Sainte-Isaure • 75018 Paris

Métro : Simplon ou Jules-Joffrin

Réservations : 01 73 74 86 53

Du 10 au 18 janvier 2001 à 21 heures

Durée : 2 heures

15 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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