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23 janvier 2009 5 23 /01 /janvier /2009 11:57

Vive les hommes !


Par Léna Martinelli

Les Trois Coups.com


Voilà une pièce sur les femmes, écrite par… une femme, montée par… une femme, jouée par… quatre comédiennes qui en abattent. Un spectacle pas féministe, pas uniquement réservé aux femmes.

Chaque jeudi, quatre femmes mariées se retrouvent pour jouer aux cartes. Occupation oisive ou prétexte pour se livrer à cœur ouvert aux confidences ? Nous sommes dans les années soixante. L’émancipation est en cours, mais en Italie, les femmes sont encore bien corsetées. « Bellissime », femmes jusqu’au bout des ongles, elles n’épargnent pas leur mari qui les étouffent, les vampirisent, les négligent. Béatrice, qui est sur le point d’accoucher de son premier enfant, cherche des réponses à ses questions. Les copines tâchent de partager leurs joies, mais elles ont bien du mal à cacher leurs désillusions. Mère comblée ou sacrificielle, elles sont toutes des épouses délaissées. Hystérique, résignée, frustrée, volage, chacune réagit comme elle peut.

Trente ans plus tard : autres temps, autres mœurs. La cuisine moderniste du premier acte est toute défraîchie. Les portables sonnent. Les pantalons remplacent les robes. Les trois filles qui jouaient dans la pièce d’à côté pendant que leurs mères bavardaient sont devenues grandes. La quatrième, qui était dans le ventre de Béatrice, apparaît endeuillée. Sa maman s’est suicidée. Le drame réunit donc à nouveau les amies dans le même appartement. C’est l’occasion de prendre des nouvelles et à l’approche de la quarantaine, de s’interroger sur ce qu’il reste de leur mère en elles. D’ailleurs, on s’amuse à trouver en chacune les traits de personnalité de l’ascendante, que la fille ait grandi par identification ou opposition. Joués par les mêmes comédiennes, les personnages s’associent par ressemblances ou contrastes. Amusant jeu de miroir.

Deux actes pour traiter de la féminité à travers les conversations de femmes. Deux quatuors qui se font écho à une génération d’intervalle. De la vie à la mort. Jeux doubles mais pas troubles. Le texte de Cristina Comencini est intéressant dans sa construction, mais faible par ailleurs. L’auteur procède par petites touches. Les questions liées à la condition féminine se limitent ici à la maternité et aux rapports homme-femme. Au premier acte, les femmes n’existent que par rapport aux hommes et à leur progéniture. À l’acte suivant, elles se sont affirmées, travaillent, jouent d’autres rôles dans la société que celui de simple génitrice. Mais leur sujet de conversation n’a quasiment pas changé. À quelques détails près. Elles ne « font plus la chose », elles « baisent ». Elles n’ont plus systématiquement d’enfants. Par choix ou par dépit. D’ailleurs, elles n’ont plus forcément d’homme non plus ! Ni mari, ni amant, ni père. Si le divorce est dorénavant entré dans les mœurs, l’insémination artificielle suscite encore des débats. Débat tué dans l’œuf si l’on peut dire ! Car on passe plus de temps à rire de Sara décontenancée par la « faiblesse » de son compagnon. Finis les mâles dominateurs ! C’est divertissant mais plein de clichés et réducteur, car focalisé sur les problèmes de couple. Le spectacle se veut léger, tendre et drôle à la fois : « Cristina Comencini s’empare d’un sujet trop souvent abordé de façon tragique et douloureuse. Ici, les questions de la condition féminine, de la maternité et du corps de la femme sont traitées avec une sorte d’apaisement vis-à-vis des femmes et de ces femmes-là en particulier », explique la metteuse en scène Claudia Stavisky.

« Jeux doubles » | © Christian Ganet

Des questions essentielles sont néanmoins soulevées. Sont-elles pour autant épanouies, ces femmes d’aujourd’hui ? Elles sont libérées, elles ont gagné un statut, elles sont indépendantes, mais elles souffrent toujours et restent en quête incessante du bonheur. Bien que très ancrées dans leur époque, elles ne sont pas réductibles à leur contexte historique et social. Jeux doubles est parcouru de part en part par une lettre fameuse de Rilke, dans laquelle le poète traduit son désir de voir se réaliser des relations d’être humain à être humain et non plus d’homme à femme. Il imagine un être féminin non conçu comme un prolongement, un complément, un pendant du masculin. Mise en perspective, l’histoire de ces huit femmes dresse un constat de cette utopie. Pas forcément un constat d’échec. Mais en mesurant le chemin parcouru en l’espace de trente ans, Cristina Comencini constate un décalage entre nos idéaux et notre faculté à vivre nos rêves. Le thème de la saison au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers n’est-il pas « Idéals » ? Hauteur de vue salutaire, d’autant plus que la problématique de l’identité (pas que féminine, d’ailleurs) pose en filigrane la question de la transmission. Comme les contractions, qui rythment tout le premier acte jusqu’à la délivrance, chaque mot du deuxième acte participe à faire vivre ce qui est voué à disparaître. Comment immortaliser les êtres chers si ce n’est en ravivant les souvenirs et en racontant encore et encore ?

Reste donc un hommage touchant. Au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, de nombreuses femmes (des grand-mères accompagnées de leur petite-fille, des copines venues en groupe) réalisent alors combien leurs mères, tantes ou cousines ont pu être des héroïnes. L’approche est infiniment respectueuse, comme celle de Claudia Stavisky qui sert parfaitement le propos de Cristina Comencini, inscrite dans la lignée de son père, représentant du cinéma réaliste italien. Pas de révolution dans le texte ni dans la mise en scène : personnages stéréotypés, dialogues vifs et enjoués, ton proche de la comédie populaire, esthétique naturaliste. Tout cela est bien conventionnel et conviendrait mieux à la programmation d’un théâtre privé.

Il manque peut-être un homme dans cette affaire-là, pourraient riposter les misogynes de service ! Il y a trop peu d’auteures montées (au théâtre !). Les metteuses en scène se font rares. Les directrices de théâtre se comptent sur les doigts de la main (Claudia Stavisky fait d’ailleurs partie des heureuses élues, au Théâtre des Célestins de Lyon). Pourtant, elles existent et agissent. Pourquoi donc ne pas avoir profité de l’occasion pour proposer un spectacle sur le sujet qui « décoiffe » ? Sans féministe, ni macho dans la distribution, mais avec des hommes et des femmes côte à côte. Parce que les hommes, c’est bien aussi… 

Léna Martinelli


Voir aussi la critique de Patricia Lavigne pour les Trois Coups

Voir aussi la critique de Julie Olagnol pour les Trois Coups


Jeux doubles, de Cristina Comencini

Les Célestins, théâtre de Lyon

www.celestins-lyon.org

Mise en scène : Claudia Stavisky

Assistante à la mise en scène : Marjorie Evesque

Avec : Ana Benito, Marie-Armelle Deguy, Corinne Jaber et Luce Mouchel

Traduction : Jean Baisnée

Scénographie : Christian Fenouillat

Costumes : Agostino Cavalca

Lumières : Franck Thévenon

Son : André Serré

Vidéo : Laurent Langlois

Chorégraphie : Nina Dipla

Maquillages : Mano Salomon

Coiffures : Alexandre Laforest

Perruques : Mario Audello

Théâtre de la Commune d’Aubervilliers • 2, rue Édouard-Poisson • 93300 Aubervilliers

Réservations : 01 48 33 16 16

www.theatredelacommune.com

Du 17 janvier au 1er février 2009 à 20 h 30, jeudi à 19 h 30 et dimanche à 16 heures, relâche le lundi

Durée : 1 h 30

22 € | 16 € | 12 € | 11 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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