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22 janvier 2009 4 22 /01 /janvier /2009 22:29

Œdipe est libre !


Par Lise Facchin

Les Trois Coups.com


Ce soir-là, je suis arrivé « in extremis ». La charmante guichetière de la Cartoucherie me tendit mon billet et m’enjoignit d’aller m’installer : « Œdipe » allait bientôt commencer. J’étais préparée à être la spectatrice blasée de ces mythes perdus, flous et émoussés, à force d’être trop joués. Le pathos me fatiguait d’avance. J’avais la flemme d’entendre une énième fois « Ah, emmenez-moi de ces lieux bien vite ! Emmenez, mes amis, l’exécrable fléau, le maudit entre les maudits, l’homme qui parmi les hommes est le plus abhorré des dieux ! » sur un ton insupportable, grandiloquent et pompeux. Parce que, vous comprenez, on ne plaisante pas avec Sophocle ! Oui, c’était ce à quoi je m’attendais. Eh bien, laissez-moi vous dire que j’en suis tombée de mon fauteuil.

Pendant les premiers instants, l’on ne sait si le rire est vraiment permis. On craint deux choses. On craint que le metteur en scène n’ait pas fait exprès, que ce gag si drôle pourtant n’ait pas été envisagé comme tel, et qu’une bien plus haute inspiration que ce grotesque instinct rigolard qui est le nôtre en soit le fondement. Ensuite, ce sont les dieux protecteurs qui planent au-dessus de ces textes sacro-saints, pétris de siècles, qui nous effraient secrètement. Une sorte de superstition littéraire. D’abord, donc, la prudence. Comment croire qu’une compagnie nous convie pour de vrai à rigoler du mythe ? à chatouiller un peu la plante des pieds de la Tragédie… Pincez-moi je rêve !

Impossible ? Nenni. Quand on se rend compte que non seulement ces hommes et ces femmes de théâtre invitent bien leurs spectateurs à rire d’Œdipe, mais qu’en plus ils s’en réjouissent, alors là… Les rires étouffés deviennent plus libres, on se met à pouffer dans tous les coins, comme des collégiens devant une toile de l’école de Fontainebleau. Un soupçon d’espièglerie, un joli brin de malice… Qu’on aime rire de cette grande bête de roi qui, malgré tous les signes, s’entête à ne rien entendre ! Qu’on aime ce travail du chœur, si extensible, si souple, si riche d’inventions ! Et ce somptueux coryphée à la voix troublante et grave de Sévillane !

© Antonia Bozzi

Côté acteurs, un léger agacement me saisit devant tous leurs cris… Dieu que ça gueule ! Mais pourquoi, pourquoi tant de décibels ? Je regrette sincèrement qu’on ne puisse trouver de nos jours des comédiens qui ne sachent rendre la douleur autrement que par l’excitation forcenée de leurs cordes vocales… Che peccato ! Mylène Bonnet, sublime Jocaste au profil de médaille grecque, n’eût-elle pas été plus émouvante si elle avait su rendre, sans fioritures et sans artillerie lourde, l’horreur de celle qui se rend compte qu’elle a partagé la couche de son fils ? Antigone, elle, gesticule peut-être un peu trop et a parfois tendance à suggérer que les penchants incestueux de son père se sont transmis à sa descendance. Si telle était son intention, il est dommage de ne pas avoir fouillé du côté de cette intuition, au reste (comment résister ?) pertinente… Quant à Marie-Laure Poulain, elle véhicule la charge émotionnelle la plus magnétique durant tout le spectacle et ce, quel que soit le rôle endossé. Je reste très émue par ses mélopées et particulièrement par ce monologue fantasmagorique autour d’Œdipe mutilé. Une poésie et une justesse merveilleusement servies par sa voix de mezzo rauque.

Côté mise en scène, une structure figurant la forme d’un œil et un rideau de perles métalliques qui le traverse de toute sa surface. Des semblants de formes évoquant l’univers du décor y seront projetés durant la première et la dernière partie du spectacle puisque l’histoire d’Œdipe est enchâssée dans une seconde tragédie de Sophocle, beaucoup moins célébrée dans les théâtres et qui narre la deuxième partie de la vie de l’infortuné Thébain : Œdipe à Colonne. Ainsi, le vieil Œdipe se souvient de son histoire, de cette époque où ses yeux recueillaient formes et couleurs. D’ailleurs, le choix de la mise en scène et des costumes est lié à cette réflexion sur la cécité. L’obscurité, le sombre règnent donc dans le monde du vieil Œdipe tout comme les couleurs sont l’apanage de la partie centrale du spectacle. D’où l’œil, omniprésent, et seul élément de décor. Pour autant, cette structure ne m’a convaincue qu’à un seul instant : la scène qui précède la mort d’Œdipe : un bruit de tonnerre, une lumière crue… un peu de brume sur la scène habillée de noir et un soupçon de bleu qui caressait les rideaux de métal. Oui, là, c’était plus que beau. Je la voyais cette forêt, je sentais l’odeur de la terre qui recevait la pluie, cette eau devenue lustrale et dont j’aurais presque pu connaître le goût tant elle me semblait proche.

Quoi qu’il en soit, ce spectacle est une surprise folle, un étonnement constant, une mine de rebondissements et de trouvailles scéniques, et une petite voix en col Claudine qui nous dit : « Tout de même, tout cela n’est pas très sérieux ! ». Et qui a dit qu’on ne pouvait parvenir au sérieux par le rire ? Ah, au fait ! J’allais oublier : Le Troisième Œil est une compagnie fondée par un metteur en scène aveugle, elle regroupe des comédiens handicapés et d’autres valides… J’allais oublier… Incroyable, non ? 

Lise Facchin


Voir l’entretien de Lise Facchin avec Philippe Adrien pour les Trois Coups


Œdipe, de Sophocle

Cie Le Troisième Œil • 29, rue Albéric-Dubois • 49000 Angers

02 41 77 91 64

Mise en scène : Philippe Adrien

Traduction : Bertrand Chauvet

Adaptation : Philippe Adrien, Vladimir Ant, Bertrand Chauvet

Avec : Vahid Abay, Vladimir Ant, Mylène Bonnet, Monica Campanys, Stéphane Dausse, Stéphane Guérin, Catherine Le Hénan, Bruno Netter, Jean-Luc Orofino, Bruno Ouzeau, Anne-Laure Poulain

Vidéo : Lazlo Sébastien

Musique : Guédalia Tazartès

Costumes : Elena Ant

Scénographie : Gérard Didier

Lumière : Pascal Sautelet

Théâtre de la Tempête • La Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

01 43 28 36 36

www.la-tempete.fr

Du 13 janvier 2009 au 15 février 2009, mardi, mercredi, vendredi et samedi à 20 h 30 ; jeudi à 19 h 30 ; dimanche à 16 heures

Durée : 2 heures

18 € | 13 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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