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22 janvier 2009 4 22 /01 /janvier /2009 21:33

Goldoni orchestré de main
de maître


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


« Comment, vous n’êtes pas allé aux sports d’hiver ? — Eh non, mes pauvres amis ! Nous, nous avons préféré partir pour l’Italie du dix-huitième siècle. — Où ? — À Bobigny, voyons. Le temps de sortir du métro, de découvrir le hall de la M.C.93, ses immenses baies vitrées bouchées de haut en bas par les milliers de messages de soutien à son directeur Patrick Sommier, on y est. » « E’ magnifico ! » On entend même parler partout italien. Serait-ce de l’autosuggestion ? Pas du tout. Ce sont les Transalpins d’ici qui sont venus en foule fêter l’évènement : trente ans après la version mythique de Georgio Strehler, revoici « Trilogia della villeggiatura » de Carlo Goldoni, toujours en italien, mais cette fois surtitré et mis en scène par le Sudiste Toni Servillo. Presque mieux que l’autre. Un régal.

Le spectacle est constitué de trois pièces en un acte qu’on peut jouer séparément, mais que la tradition, précisément depuis Strehler (décédé en 1997), réunit en une seule action. Inutile d’ajouter que l’ombre du maestro plane tout du long sur cette mouture pourtant absolument originale. On y retrouve les accessoires beaux et signifiants, les costumes d’époque se détachant avec netteté sur un ciel bleu éblouissant comme un écran d’ordinateur. J’entends déjà fulminer les farouches partisans du music-hall et de la mini à paillettes quelle-que-soit-la-pièce (ou du fauteuil défoncé et de la basket avachie, sa variante « grunge »). Qu’ils aillent dîner ailleurs. Ici, c’est de la cuisine familiale, lisez savante et pour tout le monde.

Il faut tout de même s’armer de patience pour pouvoir la goûter, car le navire est un peu long à appareiller. Songez qu’il y a quinze personnages à bord, dont beaucoup parlent à la napolitaine, c’est-à-dire si vite que la traduction a parfois du mal à suivre. Avant de comprendre qui fait quoi, qui aime qui… et tutti quanti, on met un certain temps. Mais on y arrive ! On remarque alors le subtil travail musical que Servillo a effectué sur le texte. Avec quel art il fait ressortir l’alto de l’héroïne Giacinta de la flûte de son père Filippo, du violon aigre de son fiancé Leonardo, comme des clarinettes jacassières des mauvaises langues Vittoria et Costanza. La façon notamment dont il oppose cette « masse sonore » plutôt aiguë au basson nostalgique de Guglielmo, « l’homme idéal ».

Et que dire de l’indolent hautbois du pique-assiette Ferdinando, qui revient comme un refrain et que Toni Servillo joue lui-même avec délectation ? Un lien secret unit, selon lui, Goldoni à Mozart. C’est ici flagrant. La pièce traite, donc en trois parties, des cruels dilemmes de petites-bourgeoises brimées par la crise (déjà !). Primo, peut-on ne pas partir en vacances, même quand on est criblé de dettes ? Secondo, une fois en vacances, peut-on ne pas s’y détendre, autrement dit y dépenser sans compter ? Tertio, quand on revient de vacances, comment régler tout de même ces fichues dettes et se débarrasser du « mec génial » qu’hélas on y a rencontré ?

« la Trilogie de la villégiature » | © Fabio Esposito

On l’a dit maintes et maintes fois : Goldoni annonce Tchekhov. En chef avisé, Servillo s’inspire des deux dramaturges sans jamais tomber dans le « tchékhovien » qui gâterait tout. Les poignantes confessions, faites dans le vide, se succèdent donc aux papotages les plus hilarants, ponctués de mille et un « soupirs », comme disent si joliment les musiciens. Dès la deuxième partie dite « des aventures », ce traitement fait merveille dans un nouveau décor de Carlo Sala, planté comme par enchantement : en un tournemain apparaît un sombre labyrinthe de verdure. Amoureux et réputations vont pouvoir s’y perdre.

D’autant plus dur sera « le retour », troisième et extraordinaire partie, où les réalités les plus mesquines reprennent leurs droits. Le labyrinthe s’est envolé, restent les dettes. Comme dans la Mouette, les personnages ont l’air d’avoir pris vingt ans ! Une aubaine pour tous ces grands acteurs, qui campent alors à qui mieux mieux déroutes et petits misères. Anna Della Rosa incarne une Giacinta aussi touchante que tordante dans sa mauvaise foi, avec sa théorie fumeuse des « petites cases » qui, elle, annonce Pirandello. Mariella Lo Sardo compose une irrésistible langue de vipère (Costanza), Eva Cambiale une pathétique mal-aimée (Vittoria), Tommasso Ragno un très convaincant « amour impossible » (Guglielmo) et Paolo Graziosi un beau jouisseur égoïste (Filippo).

Le pire, ou le plus beau, c’est qu’on rit presque davantage à ce naufrage des rêves de jeunesse qu’à tout le reste. Jusqu’à la fin où, d’un regard, Giacinta nous bouleverse. La stupeur passée, ravis de leur traversée, les Italiens font un triomphe justifié à ce grand spectacle. Cris de joie, sifflets, bravos qui défient, puis dégèlent les autres. Bientôt toute la salle s’y met. Cinq rappels, des applaudissements à n’en plus finir. À eux tous, les membres très doués, et soudés, de Teatri Uniti di Napoli viennent de prouver la fertilité et le talent du Mezzogiorno culturel. Leur Villeggiatura ne souffre aucunement de la comparaison avec la légendaire version du Piccolo Teatro di Milano, qui d’ailleurs l’a coproduite. À tout point du vue, une leçon de théâtre. 

Olivier Pansieri


Trilogia della villeggiatura, de Carlo Goldoni

Teatri Uniti di Napoli

Piccolo Teatro di Milano

www.teatriuniti.it

www.piccoloteatro.org

Mise en scène : Toni Servillo

Avec : Chiara Baffi, Eva Cambiale, Salvatore Cantalupo, Marco D’Amore, Anna Della Rosa, Rocco Giordano, Paolo Graziosi, Mariella Lo Sardo, Giorgio Morra, Fancesco Paglino, Betti Pedrazzi, Guila Picca, Tommasso Ragno, Andrea Renzi, Toni Servillo

Scénographie : Carlo Sala

Costumes : Ortensa De Francesco

Lumières : Pasquale Mari, Lucio Sabarino

Illustration sonore : Daghi Rondanini

Collaboration artistique : Constanza Boccardi

Assistant à la mise en scène : Tommasso Pitta

Assistante à la scénographie : Elisabetta Pajoro

Assistantes aux costumes : Laurianne Sciemi, Valentina Pascarella

Coproduction : Piccolo Teatro di Milano-Teatro Uniti di Napoli

Avec le soutien de l’O.N.D.A. et de l’Institut culturel italien de Paris

M.C.93 Bobigny • 1, boulevard Lénine • 93000 Bobigny

Réservations : 01 41 60 72 72

www.mc93.com

Métro : Bobigny - Pablo-Picasso, ligne 5

Mercredi 14 janvier, jeudi 15 janvier, vendredi 16 janvier, samedi 17 janvier 2009 à 20 heures, dimanche 18 janvier 2009 à 15 h 30

Durée : 3 heures, avec entracte

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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