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20 janvier 2009 2 20 /01 /janvier /2009 18:14

Un Pinocchio qui reste de bois


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


« Tu as vu ce qui arrive à Pinocchio ? Alors va à l’école, sinon gare… » Cette mise en garde résume le propos du dernier spectacle des Dramaticules : « Un Pinocchio de moins ! », adapté et mis en scène par Jérémie Le Louët d’après Carlo Collodi. C’est au Théâtre Romain-Rolland de Villejuif, où la compagnie est en résidence depuis 2007. On y retrouve ses grands principes : tempos, phrasés, « arrêts sur image » mais plus du tout l’enchantement du célèbre conte. Pour enfants adultes ou adultes peu enfants.

Nous voilà bien embarrassés, nous qui suivons passionnément le travail de Jérémie Le Louët depuis son Macbett d’Ionesco. Il a un immense talent. Le voir ainsi tourner à vide dans sa première création pour le jeune public : Un Pinocchio de moins ! (rien que le titre !…) est à la fois triste et dommage. Le spectacle serait-il mauvais ? Non. Mal joué ? Non plus. Et les enfants, qu’en disent-ils ? Ils ont « bien aimé », « trouvé ça marrant », « Pinocchio est trop drôle ! ». Ils sont ravis, les enfants.

Alors, de quoi je me mêle ? De ressentir. Moi, je n’ai rien ressenti. Pas l’ombre d’un soupçon de quelque chose comme une émotion. Ce Pinocchio-là m’a fait l’effet d’un surgelé dont on se demande si c’est du lard ou du cochon. Collodi, c’est de la tendresse et de la pitié. Déjà pour ces pêcheurs, ces artisans, ces paysans qui crèvent de faim, ne savent pas lire et deviennent ainsi des proies faciles pour les juges et les charlatans. Une tendresse qu’on ne sent ici à aucun moment. Il faut aimer le mélo, à mon avis, pour y entrer. Sans en être tout à fait dupe, comme le fait ce grand texte, qui est aussi un chef-d’œuvre d’humour.

Or ici qu’avons-nous ? Un Pinocchio tête à claques qui, pas une seconde, n’a le moindre élan pour personne. Julien Buchy n’est pas en cause. Il compose à merveille cet « enfant-tyran » qu’on lui a demandé de faire. Seulement, est-ce encore Pinocchio ? Surtout, que raconte-t-il ? Son nez même, en oublie de s’allonger quand il ment, comme si c’était déjà de l’histoire ancienne ! Symboliquement, on démarre par un coup de feu qui dit tout. Le Louët vient de zigouiller : d’abord les attentes d’un public qui voudrait son énième gentil Pinocchio ; ensuite le brouhaha des mômes qui, instantanément, ne mouftent plus ; enfin peut-être tout le monde, je veux dire : tous les personnages.

Toute cette histoire serait posthume. La mère de Pinocchio serait morte, son père, ses copains, tout le monde. Ce Pinocchio débuterait où finit Woyzeck : par le travail de deuil et le refus catégorique de la guimauve. Soit ! Le fantôme de la mère hante en effet le récit, sous la forme de cette « fée Bleue » qui s’éloigne et revient sans cesse. Mais confier le rôle à Katarzyna Krotki et à sa glaçante beauté revient à éliminer ce va-et-vient si vrai (dans le conte, comme chez une vraie maman) entre sévérité et indulgence pour l’incorrigible pantin, ce qui fait tout le charme du personnage. Or, dans ce Pinocchio réactualisé, la fée Bleue n’est que commandements, réprimandes et menaces. Vous parlez d’une « seconde maman » ! Rien d’étonnant que le « môme » disparaisse tout le temps ! Ou le pantin comme vous voudrez qui, entre parenthèses, comme son « nez qui remue », a lui aussi pratiquement disparu de cette relecture.

Glissons sur Jérémie Le Louët, acteur comme on sait accompli, mais qui n’a quand même rien du brave Gepetto. On ne peut pas lui demander d’avoir l’âge de Nino Manfredi (bouleversant dans le film de Comencini *), mais tout de même ! Un peu d’humanité n’aurait pas nui. Avec le criquet qui parle (à peine), le perroquet assombri ici en corbeau (qui a juste le temps de faire couic avant de se taire pour toujours) et le montreur de marionnettes (quatre phrases), ce sont les seuls personnages « positifs » qu’on nous montre. Encore donnent-ils l’impression de s’ennuyer prodigieusement. La supercherie de la fin, « tout cela n’était qu’un rêve », a non seulement un air de déjà-vu, mais en plus n’arrange rien.

Il reste que, dans cette version, les « bons » sont des pète-sec, des raseurs, ou des ombres. C’est peut-être ce qu’il y a de plus subversif dans ce traitement « post mortem » : le droit chemin y est montré de façon si dissuasive qu’on voudrait tous prendre le mauvais ! Voyons justement les « méchants » qui nous y attendraient. Anthony Courret et Jonathan Frajenberg, respectivement le chat et le renard. Cette fois, le traitement de Le Louët fait mouche : aplomb, cynisme, cruauté, tout y est. On rit effectivement de la crédulité de leur petite victime. Mais pour la subtilité, les contradictions et la féérie, on repassera.

Car l’esthétique aussi est tristounette dans ce spectacle « tout public ». Costumes minimalistes de Christophe Barthès de Ruyter (qui avait pourtant réussi remarquablement ceux de Hot House !), décor riquiqui, éclairages lugubres. Si c’est de la Toscane qu’il s’agit, on n’a guère envie d’y rester. Par moments, je croyais assister à un arbre de Noël, dans un de ces « Palais du peuple » dont les pays de l’Est avaient naguère le secret. J’en suis ressorti, je l’avoue, avec un solide cafard : l’impression que notre Le Louët était resté coincé, là-bas, derrière le Rideau de fer. Moi aussi, il m’arrive de faire des cauchemars, parfois même éveillé. Comme là. 

Olivier Pansieri


* En 1971, la télévision italienne avait commandé à Luigi Comencini un feuilleton de six épisodes sur les Aventures de Pinoccchio. Cette série connut un tel succès, tant en Italie que partout dans le monde, que Comencini décida l’année suivante d’en tirer un film.


Un Pinocchio de moins !, d’après Carlo Collodi

Compagnie des Dramaticules

www.dramaticules.fr

Mise en scène : Jérémie Le Louët

Avec : Julien Buchy, Anthony Courret, Katarzyna Krotki, Jérémie Le Louët, Jonathan Frajenberg

Scénographie : Jérémie Le Louët, Virginie Destiné

Costumes : Christophe Barthès de Ruyter, Virginie Lemoine

Illustration sonore : Arnaud Jollet

Lumières : Jean-Luc Chanonat

Coproduction : Compagnie des Dramaticules | Théâtre Romain-Rolland de Villejuif | Théâtre de Rungis

Avec le soutien de la Communauté d’agglomérations du Val-de-Bièvre et de la D.R.A.C. Île-de-France

Théâtre Romain-Rolland • 18, rue Eugène-Varlin • 94800 Villejuif

www.trr.fr

Métro : Villejuif-Louis-Aragon : ligne 7

Réservations : 01 49 58 17 00

Du samedi 10 au samedi 24 janvier 2009, lundi à 19 h 30 ; mercredi, jeudi, vendredi, samedi à 20 h 30 ; mercredi et dimanche à 15 h 30

Durée : 1 h 15

11 € | 5,50 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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