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18 janvier 2009 7 18 /01 /janvier /2009 18:28

Succès populaire
pour Shakespeare


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Le « Coriolan » de Christian Schiaretti, dans une mise en scène aussi rigoureuse que grandiose, servie par une troupe de trente comédiens, sait tenir le spectateur en haleine pendant plus de trois heures trente.

Quel latiniste, même en herbe, peut ignorer le nom de Coriolan ? Aucun sans doute, sauf s’il a échappé non seulement à Tite-Live mais surtout à Plutarque et à ses nombreux épigones, dont l’abbé Lhomond, ce qui est beaucoup. Caïus Marcius, plus tard surnommé Coriolanus, fait partie, en effet, de ces « hommes illustres » dont la vie constitue pour l’auteur des Vies parallèles un « exemple », une figure emblématique de l’homme aux prises avec l’Histoire et ses passions et dont la biographie peut servir à l’édification du lecteur. C’est ce général romain, d’origine patricienne, que Shakespeare a choisi comme héros éponyme de sa dernière tragédie, Coriolan. L’histoire qui nous est racontée remonte donc aux débuts de la république romaine, aux environs de 490-480 avant Jésus-Christ, mais on y entend des échos des grandes famines dans les Midlands, en 1607 et 1608 de notre ère.

La pièce s’ouvre sur une mutinerie du peuple, auquel le Sénat, sur recommandation de celui qui n’est encore que Caïus Marcius, a refusé d’accorder une distribution gratuite de blé. Bientôt paraît Marcius, furieux : le Sénat vient d’accorder à la plèbe le droit d’avoir cinq représentants, les tribuns de la plèbe. Mais on annonce que les Volsques, un peuple qui vit au sud de Rome, dont ils contestent l’hégémonie naissante, viennent de prendre les armes. C’est pour sa bravoure au cours de cette guerre, notamment lors de la prise de Corioles, que Caïus Marcius reçoit le surnom de Coriolan. Tout auréolé de cette gloire, il est candidat au poste de consul, mais les tribuns, en l’accusant auprès du peuple d’aspirer à la tyrannie, parviennent à le faire bannir. Il se réfugie alors chez ses anciens ennemis, les Volsques, et remporte à leur tête de nombreux succès militaires, faisant même le siège devant Rome… Il faudra les larmes et les supplications de sa mère pour qu’il renonce à donner l’assaut.

Shakespeare a donc repris le thème du traître et le motif de la force qui s’attache aux liens filiaux. Mais sa pièce est avant tout politique et le cœur en est la question du pouvoir. Elle est construite sur une série d’oppositions entre représentation et représentativité, démocratie et démagogie, militaire et civil, militantisme et manipulation, homme providentiel et cité, et même entre le masculin et le féminin. On peut y lire aussi une réflexion sur les rapports entre la représentation politique et la représentation théâtrale. Shakespeare ne prend pas parti, il donne à voir. La plasticité de l’œuvre est telle qu’on a pu en donner une version « fascisante » à la Comédie-Française en 1934 – et les émeutes qui s’ensuivirent firent douze morts et une centaine de blessés –, tandis qu’en 1977, Serge Ganzl, disciple de Brecht, en faisait une pièce « communisante ».

Christian Schiaretti respecte cette complexité, et tout son mérite est d’avoir fait de la pièce un objet sensible sans la dénaturer. Le plateau, déjà très grand, de la salle Vilar a été repoussé jusqu’aux murs du théâtre. Cela nuit parfois à l’acoustique et fatigue la voix de certains acteurs – Coriolan dans les fortissimi, Aufidius à la diction un peu serrée, entre autres –, comme cela sollicite l’oreille des spectateurs, mais ouvre un champ considérable aux mouvements d’une troupe nombreuse. Au centre de cet espace vide, se détache une bouche d’égout : ultime aboutissement des déjections du corps (social) ou cloaque où se meut une certaine politique ? Seules les femmes, qui se meuvent sur des lignes obliques, échappent à la focalisation de ce lieu.

Pas de grands cliquetis d’armes, d’échauffourées, de trompettes ou d’autres manifestations guerrières, les mouvements de grands drapeaux rouges suffisent à évoquer la bataille, la victoire ou la défaite et à suggérer l’épopée. Des tentures que l’on déplace figurent tantôt les remparts d’une ville, tantôt un camp, et les lumières permettent de montrer l’appartement des femmes. Une telle économie de moyens et son utilisation judicieuse servent la rapidité et la fluidité de la mise en scène. Elles permettent de coller au plus près à la construction quasi cinématographique de cette pièce, qui fait se succéder nombre de petits tableaux quand elle ne les juxtapose pas. Mais leur principal mérite est de laisser la première place au texte.

Ce texte est servi par une troupe d’acteurs épatants. J’en distinguerai trois, que les autres me pardonnent. Roland Bertin (Ménénius), malgré son état de santé, domine la distribution du haut de ses soixante-dix huit printemps. Si l’homme n’est plus très ingambe, son corps, son visage et sa voix sont restés incroyablement expressifs. L’intonation, le phrasé se plient à toutes les nuances et semblent se jouer de toutes les difficultés acoustiques. Hélène Vincent (Volumnie, la mère de Coriolan) et Wladimir Yordanoff (Coriolan) campent deux personnages extraordinaires aussi à l’aise dans l’orgueil incommensurable ou la colère que dans la posture humble du suppliant. On sent chez tous les comédiens cette marque qui ne trompe pas : l’esprit de troupe.

La récompense de tout ce travail et le témoignage éclatant de sa réussite est la joie qui se peint sur tous les visages des spectateurs à la sortie. Les commentaires vont dans le même sens : Schiaretti a su réunir les suffrages des spécialistes et des spectateurs occasionnels, surtout les plus jeunes. N’est-ce pas ce que l’on attend d’un théâtre vraiment populaire ? 

Jean-François Picaut


Coriolan, de William Shakespeare

Texte français : Jean-Michel Déprats

Mise en scène : Christian Schiaretti

Avec : Wladimir Yordanoff : Caïus Martius Coriolan, Alain Rimoux : Cominius, David Mambouch : Titus Lartius, Dimitri Rataud : Tullus Aufidius, Hélène Vincent : Volumnia, mère de Coriolan, Laurence Besson : Virgilia, épouse de Coriolan, Jeanne Brouaye : Valéria, une patricienne, Roland Bertin : Ménénius Agrippa, Stéphane Bernard : Sicinius Velutus, tribun, Gilles Fisseau : Junius Brutus, tribun

Et :

Armand Chagot, Jacques Giraud, Jérôme Quintard, Olivier Borle, Claude Koener, Daniel Pouthier, Clément Morinière, Julien Tiphaine, Damien Gouy, Xavier Legrand, Samuel Theis, Mohamed Brikat, Loïc Puissant, Pascal Blivet, Philippe Dusigne, Bruno Riner, Jacques Vadot, Jérémie Chaplain, Fabrice Cazanas, Didier Hirth

Conseiller dramaturgique : Gérald Garutti

Lumières : Julia Grand

Son : Michel Maurer

Costumes : Thibaut Welchlin

Coiffures, maquillage : Nathalie Charbaut

Directeur des combats : Didier Laval

Assistantes : Laure Charvin-Gautherot, Naïd Azimi

Assistant à la scénographie : Loïc Thienot

Assistant aux costumes : Jean-Philippe Blanc

Assistants au son : Laurent Dureux, Éric Georges, Olivier Renet, Pierre Sauze

Photos : Christian Ganet

Durée : 3 h 45, avec entracte

Une production du Théâtre national populaire-Villeurbanne

Avec le soutien du département du Rhône

Avec la participation artistique de l’E.N.S.A.T.T. et l’aide de la région Rhône-Alpes pour l’insertion des jeunes professionnels

Avec le soutien du Jeune Théâtre national

Coriolan a reçu le prix Georges-Lerminier 2006-2007, décerné par le Syndicat professionnel de la critique au meilleur spectacle créé en province

Théâtre national de Bretagne, centre européen théâtral et chorégraphique • 1, rue Saint-Hélier • 35000 Rennes

Du 13 au 17 janvier 2009

Billetterie : 02 99 31 12 31

www.t-n-b.fr

23 € | 12 € | 8 €

Prochaines dates : T.N.P.-Villeurbanne du 28 janvier au 7 février 2009

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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