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15 janvier 2009 4 15 /01 /janvier /2009 19:24

Votre néant m’intéresse


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Elle n’a pas le trac, La Revue Éclair (c’est le nom de la troupe) ! En plein froid sibérien proposer « Un voyage d’hiver », reportage théâtral sur l’Artois profond ramené dans leur filet par Corine Miret et Stéphane Olry pour être montré dans cette salle gaie comme un parking, qu’est L’Échangeur de Bagnolet, il fallait le faire ! Eh bien ils l’ont fait, et ce n’est pas si mal. On consulte en leur compagnie ce faux journal intime souvent avec agacement, quelquefois ennui, mais aussi parfois une pimpante sensation de liberté. On se détend, respirez… Ces gens-là ont tout leur temps : le vôtre, dès que vous cesserez de vouloir absolument faire un voyage organisé. Ce voyage-là est intérieur. Puisqu’on vous dit de vous détendre…

Au début, ça sonne comme un gag. Stéphane Olry dit à son « ex » Corine Miret (ils viennent de divorcer) : « Dis donc, c’est pas tout ça, mais qu’est-ce qu’on fait maintenant, comme prochain spectacle ? — Si j’allais dans le Nord ?, répond Corine. — Quoi faire ? — Rien. L’andouille. Je rencontrerais l’indigène. Il m’arriverait des trucs, des tas de petits riens dont on ferait quelque chose : Un voyage d’hiver. » Ni une ni deux, voilà notre Corine « capteuse sensorielle » plantée au milieu des betteraves. Scéniquement, ça donne une grande godiche qui se tient sur une dalle minuscule de moquette verte. Autour d’elle, un plateau trois fois plus grand que la salle et quadrillé de rectangles vides. Ça sent le traquenard conceptuel, on redoute le pire.

Et puis survient ce drôle d’oiseau, Jean-Christophe Marti, qui va mettre en bruits… pardon en musique, « les silences du texte ». Et là, tout devient simple. Il y a la terre du Nord (Sandrine Buring), la fée du logis (Elena de Renzio), le gardien de la salle polyvalente (Hubertus Biermann), l’amour violoncelliste (Didier Petit) et notre « Parisienne » (Corine Miret). Tous vont créer en chœur les climats sonores des différentes scènes avec leurs bouches, en faisant des sons. C’est doux et beau comme un ciel d’hiver. Un véritable oratorio profane des éléments. Le texte aussi s’améliore. On passe des coquetteries durassiennes : « Je suis dans une impasse… je vais rencontrer quelqu’un, je vais demander mon chemin… », ou encore de la salle polyvalente et sa verbeuse « équanimité » (égalité d’humeur dirait un gardien dans la vie) à une prose plus simple et plus vraie.

« Il ne se passe pas grand-chose ici, à part le passage des nuages et du vent » s’excuse la terre. « Je suis recouverte des estafilades des routes tracées par la D.D.E. » (Direction départementale de l’équipement). Pour le reste, tout ce qu’on saura des « pratiques de vie singulière » de la performeuse parachutée, c’est qu’elle pratique une sorte de judo dans la salle polyvalente, réussit le gâteau pithiviers et a une liaison avec un monsieur. « Elle m’intrigue, cette fille ! Où est-ce qu’elle trouve le temps de ne faire que des choses inutiles ? », s’étonne à juste titre la fée du logis. Et d’embrayer sur une diatribe désopilante contre la résignation. L’actrice est italienne et le metteur en scène a eu l’intelligence de la laisser parler dans sa langue. C’est un enchantement. Elena de Renzio est non seulement douée pour la scène mais aussi pour la vie. Elle est le braséro de cette veillée sinon un peu funèbre, pardon Schubert.

Les autres moments forts sont : le concert fou de sons et d’onomatopées du compositeur (Jean-Christophe Marti s’y déchaîne et surpasse) et le duo amoureux entre Corine Miret et Didier Petit (la femme et le violoncelle). On sait que cet instrument est la voix humaine. Ici, il parle de toutes ses cordes, dont celles vocales de Didier Petit, qui en fait un usage fabuleux. Il est le chant, l’amour, l’harmonie, la joie, la peine, le désir et le rythme. Trois corps qui dansent, dont l’un des trois est une caisse en bois avec un manche et un pied. Le violoncelle se fait danseur, partenaire, tam-tam, effigie. Avec le « moment d’égarement » de la fée Elena, ces purs délires sauvent le spectacle.

Ensuite, ça retombe. La terre et le gardien rabâchent. Corine leur prépare une soirée d’adieux où elle leur dira tout, c’est-à-dire pas grand-chose. Infatigable pendant ce temps, l’Italienne devenue muette (dommage !) peuple l’espace d’un patchwork de lopins de terre, de routes et de maisons lilliputiennes. Un paysage du Nord plus vrai que nature, sur lequel notre visiteuse, géante de Gulliver et entomologiste de l’infiniment petit, verse quelques larmes de crocodile avant de filer avec son butin pour L’Échangeur de Bagnolet. Ouf ! enfin des embouteillages ! 

Olivier Pansieri


Un voyage d’hiver, de Corine Miret et Stéphane Olry

La Revue Éclair

www.larevueeclair.org

Mise en scène : Stéphane Olry

Avec : Sandrine Buring, Elena de Renzio, Corine Miret, Hubertus Biermann, Jean-Christophe Marti, Stéphane Olry, Didier Petit

Musiques : Jean-Christophe Marti (voix), Didier Petit (violoncelle)

Scénographie, lumières, costumes : Thomas Walgrave

Assistant à la mise en scène : Nicolas Kerszenbaum

Regard extérieur : Pascal Omhovère

Régie générale : Léandre Garcia Lamolla

Régie lumières : Saïd Lahmar, Valéry Pasano

Photo : Pierre Grosbois.net

Coproduction : La Revue éclair | C.D.N. La Comédie de Béthune | D.R.A.C. et C.R. Île-de-France, avec l’aide de la S.P.E.D.I.D.A.M.

Coréalisation L’Échangeur-Compagnie Public chéri

www.lechangeur.org

L’Échangeur • 59, avenue du Général-de-Gaulle • 93170 Bagnolet

Métro : Galiéni

Réservations : 01 43 62 71 20

Du 8 au 31 janvier 2009, lundi, jeudi, vendredi, samedi à 20 h 30, dimanche à 17 heures

Durée : 1 h 30

13 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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