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14 janvier 2009 3 14 /01 /janvier /2009 22:32

Suicide réussi


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Auteurs, acteurs, metteurs en scène, vous qui désespérez d’être jamais remarqués par la moindre instance nationale, prenez exemple sur cette équipe. Avec des moyens limités, on le verra ô combien, le collectif La Générale assène pourtant son « Maquette-suicide » au public perplexe du Théâtre des Amandiers. L’œuvre se veut une suite moderne au « Hamlet » de Shakespeare qui en a vu d’autres. Écriture et mise en charpie : Maïa Sandoz. Qu’est-ce qui a bien pu amener nos vénérables décideurs à soutenir cette insignifiance ? Telle est (aussi) la question.

Maquette-suicide se révèle un brouillon d’élèves. La pièce pourrait avoir le charme sympathique de la blague potache. Elle se prend hélas tellement au sérieux qu’on renonce bientôt à sourire à ses pseudo-facéties. Reste un salmigondis de pantomimes lourdingues et de dialogues de série B qu’on subit pendant près de deux heures. Quelque chose est pourri au royaume des « subventionnés ». Tout le monde le sait, la pièce commence par le tonitruant « Qui est là ? » de la sentinelle, qui redoute de voir réapparaître le spectre du défunt roi. Ici aussi, mais c’est le présentateur de Radio Elseneur, fréquence G, qui pose la question avant de donner des nouvelles. Le Danemark est en deuil. Le roi, la reine et le petit prince viennent de décéder dans des circonstances tragiques. On commence donc par la fin. Pourquoi pas ?

La suite se veut un pastiche des Experts (série télévisée américaine dont les héros sont médecins légistes). L’auteur y fait se rencontrer la juge et le flic, traduisez deux clichés, censés enquêter sur les causes de toutes ces morts. Bonne occasion de railler, à travers les mobiles des suspects, les différentes exégèses de l’inoxydable chef-d’œuvre. On passe du délirant : « Le roi aurait couché avec Ophélie. Jalouse, la reine l’aurait estourbie. » au mélodramatique : « L’ennemi Fortinbras serait le fils naturel de Hamlet père ». Sans oublier le plus classique : « Hamlet n’assumait pas sa bisexualité. ».

On devrait rire, on poireaute. Voilà déjà presque une heure que la pièce est commencée et qu’elle défonce laborieusement des portes ouvertes. On essaie de tuer le temps en lorgnant le non-décor : ces néons au sol, ce mobilier industriel, ce rideau de plastique transparent… « Ce qui change le moins, c’est l’avant-garde », disait Jouvet. Pressentant s’être engagée dans un cul-de-sac qui, si j’ose dire, tourne en rond, l’auteur bifurque vers le pamphlet. Ses flics vont être tortionnaires, ses médecins bouchers. Nouveau pastiche, cette fois d’Urgences (série télévisée américaine dont les héroïnes sont des infirmières « ultra-performantes »). Pour les besoins de la cause, la juge a en effet ordonné d’exhumer Ophélie.

On assiste à son autopsie, l’auteur ayant lu Sarah Kane. C’est assorti des commentaires bavards et blasés du médecin qui s’appelle Chef et parle, forcément, avec l’accent allemand (cliché, quand tu nous tiens…). Ce nouveau Dr Mengele détecte curieusement une péritonite qui, de toute façon, aurait tué la malheureuse si elle ne s’était suicidée. Pourquoi ce détail aussi scabreux que saugrenu ? Pour briser l’image romantique que nous, crétins de spectateurs, sommes censés avoir d’un des plus beaux personnages de Shakespeare ? En vérité, Ophélie se noie parce que probablement enceinte des œuvres d’un Hamlet qui ne l’aime plus. Ce que ne décèlent ni ce docteur « teuton » ni cette version myope.

Mais poursuivons. Il nous faut encore voir le joli corps de Céline Pérot (la meilleure interprète, et de loin, de cette troupe disparate) labouré par deux plaies hideuses tandis qu’elle se « réveille » et ressuscite ! Nouvelle idée : les zombies. Ils « reviennent » et ne sont pas contents. Nous, non plus, franchement. On est même près de partir sans demander notre reste, tant trop c’est trop. C’est alors que survient le miracle. Une scène extraordinaire entre les fantômes d’Ophélie, hélas charcutée, et de Hamlet, tous deux nus, qui se déprennent et s’éprennent en un tragique pas de deux, comme dans un rêve. Ah, si tout le spectacle avait cette paradoxale beauté ! Le texte, enfin, coule de source : des mots venus du cœur qu’on accueille avec émotion, presque émerveillement.

Mais, même pas le temps de dire ouf, c’est reparti pour les poncifs. Le flic interroge l’acteur et chef de troupe Treplev. Pour ceux qui ne suivraient pas : c’est le nom du personnage principal de la Mouette de Tchekhov, variation, elle heureuse, de Hamlet. Le flic interroge donc notre « acteur-auteur-bouc émissaire » en lui mettant d’abord un couteau sous la gorge, puis en l’aspergeant d’essence, enfin en lui sectionnant l’oreille d’un coup de dent. Il y a même du sang qui coule, comme au cinéma. Une sorte de Réservoir Smog, puisqu’on avance dans le brouillard. Ensuite, tout le monde prend une bonne cuite, cliché Danemark oblige ! Au point que Mme le juge revient vomir à nos pieds. Du vrai vomi, là encore comme au cinéma, avant d’embrasser à pleine bouche le pauvre flic, qui, lui, se croyait mort. Ah, ça le ressuscite ! Pas le spectacle. Si c’est une maquette, elle ne promet guère. Si c’est un suicide, il est réussi. 

Olivier Pansieri


Maquette-suicide, de Maïa Sandoz

La Générale

www.lagenerale.org

Texte et mise en scène : Maïa Sandoz

Avec : Mona Abdel Hadi, Serge Biavan, Élisa Bourreau, Aymeric Demarigny, Michel Durantin, Vincent Furic, Elsa Joly, James Joint, Paul Moulin, Céline Pérot, Hakim Romatif

Musique et création son : Christophe Danvin

Scénographie : Catherine Cosme

Assistante à la mise en scène : Judith Levy

Coproduction : La Générale | Théâtre Nanterre-Amandiers | L’Argument, Cie Le P’tit Bastringue

Avec le soutien du T.N.B., de la D.R.A.C. Île-de-France et d’A.R.C.A.D.I.

www.nanterre-amandiers.com

Théâtre Nanterre-Amandiers • 7, avenue Pablo-Picasso • 92022 Nanterre

R.E.R. : Nanterre-Préfecture (ligne A) + navette

Salle du Planétarium-Nanterre-Amandiers

Réservations : 01 46 14 70 00

Du 8  au 22 janvier 2009, mardi, mercredi, jeudi, vendredi à 21 heures, samedi, dimanche à 16 heures

Durée : 1 h 40

25 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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