Mercredi 14 janvier 2009 3 14 /01 /Jan /2009 22:05

Presse et culture :
une comédie française


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


Samedi de solde ordinaire en pays germanopratin : on ripaille chez Lipp, Les Deux Magots continuent de trinquer quand la rue de Rennes s’affaire et que les métros dégorgent. Aux sains d’esprit et de lettres que la fièvre acheteuse épargne, que les affaires (exceptionnelles évidemment) ne soucient guère, bref, pour qui les emplettes ne valent tripette, la Comédie-Française promettait ce samedi un débat à voix feutrées autour du thème « Presse et culture : création et critique, quel mariage, quel divorce ? ». Entre gens de bonne (et petite) compagnie, nécessairement.

Un peu d’avance, un café, une attente. Les organisateurs s’inquiètent du peu de monde. La faute aux soldes, sans doute (ils sont cocasses ces intellos et leurs œillères). La petite sonnette retentit cependant, imperturbable. Et les quelques notes de piano de dégringoler : jingle ! Nous avons le plaisir d’accueillir François Boudeau (secrétaire du Syndicat professionnel des attachés de presse du spectacle vivant), Armelle Héliot (critique dramatique), Pascal Ory (historien spécialiste d’histoire culturelle), Joël Huthwohl (directeur du département des arts du spectacle à la Bibliothèque nationale de France) et Bruno Raffaeli (sociétaire de la Comédie-Française). Carrés dans de monstrueux fauteuils de velours rouge cloutés d’or, nos invités seront appelés à prendre la parole sur la place de la « culture » (oh ! le méchant mot), disons des arts et des lettres, au sein de la presse française, et sur les nouvelles formes prises par la critique dramatique (acte I) ; puis, sur le rôle et la légitimité du critique (acte II). Durée du spectacle : une heure quarante, sans entracte.

Le désopilant Joël Huthwohl nous rappelle que des groupes pourraient nous rejoindre avec quelque retard. Aléas du métro, bien sûr. Pas d’inquiétude, il ne s’agira pas d’intermittents intempestifs ! (rires). Voilà de ces petits mots plaisants qui rassurent et mettent à l’aise. On se sent bien entre nous à présent, baignés par une ambiance ouatée très France Culture (on n’échappe pas aux cubes bigarrés savamment empilés et à la semi-pénombre de circonstance). Armelle Héliot prend la parole. Une courte histoire de sa vie journalistique brosse un tableau peu réjouissant de la place dévolue à la « culture », qu’elle préfère requalifier « arts et lettres », dans la presse française. Entrée à la Quinzaine littéraire, puis au Quotidien de Paris, en totale liberté, carrière au Figaro, rédac’ chef du service, éditorialiste, puis plus de place pour la critique (ou Figaro divorce). Ce sera un format chronique de vingt lignes et un blog (à visiter : http://blog.lefigaro.fr/theatre) en forme de bloc (une mise au placard dont elle désespère). « Le Figaro et vous » titre le supplément culture. Le Monde s’y met également. C’est le Monde, « Culture et vous » (des boute-en-train eux aussi). Et nous ? Vous savez ce qu’on en dit. Non ?

Pascal Ory, lui, sait. Intervention érudite. À faire fuir les moins endurants. Il a le souci de l’ennui universitaro-tartinatoire – le moins d’idées, le plus de mots, et un petit air de maître de philosophie à enseigner la prose au bourgeois et aux gentilshommes. Rupture heureuse avec des lectures de Bruno Raffaeli de textes relatifs au rôle du critique (portrait du Lousteau de Balzac, notamment). Un [re]tour de table. On abordera l’apport des blogs, la « démocratisation » du regard critique (dans une conception bien étroite), la relation entre la presse et les pouvoirs économiques, son indépendance, en somme. Acte II. Armelle Héliot rappelle l’abnégation du critique amoureux, toujours un pied dans la salle, un œil sur la scène, signale l’attention portée au public (sans ironie) et craint pour finir de n’avoir déjà que trop parler d’elle. Pascal Ory, bis. Il est d’humeur étymologique. Puis une réjouissante mise en scène de Laure Saveuse-Boulay (doctorante en histoire), qui croque le critique. Et amoche les verbeux abscons. D’autrefois, direz-vous ? D’aujourd’hui, aussi. Et la jeune femme de citer les Trois Coups (glurps, c’est nous).

Pascal Ory, ter… c’est long. Bientôt cent minutes de causerie où l’on aura abordé la relation du créateur et du critique, et interrogé son appartenance à la famille du théâtre. Mon voisin, un drôle d’animal dramatique lui aussi, s’ébroue. C’est un correspondant des Trois Coups. Il faudra l’intervention du public pour qu’on s’en inquiète sur scène. Il aimerait en placer une ? La parole, on lui prêtera, c’est prévu. Encore un tour de micro. Des lectures bien choisies. Il reste vingt minutes, c’est à la salle d’intervenir. Questions courtes, S.V.P. Ne pas s’étendre. Désolé, c’est le jeu… Bien. Soyons simple : les Trois Coups sont dans la place (surprise !) ; indépendance, présence en province, quotidienneté, variété des regards, confrontation des points de vue, droit de réponse sont leurs atouts. Balayée la question sur le professionnalisme : un rédac’ chef et sa carte, des amateurs, dans amateurs il y a amoureux. Une question ? Certes. Que dire du rôle critique face aux impostures institutionnelles ? La scène, maintenant questionnée, reste étonnement coite. Une autre intervention : et si le rôle du critique était aussi de soutenir, « en fervent militant de la cause », les plus petites créations, les moins audibles, de découvrir et d’aller au-devant, bref d’être aussi porte-voix ou chambre d’écho ? (Il aura fallu deux heures pour en venir à parler des créateurs et de leurs créations, et plus seulement du critique.) Si la critique avait un rôle politique, en somme, une façon de contre-pouvoir ?

Mais saperlotte, voilà qui n’est déjà plus culturel. Mauvais genre le politique, ce n’est pas un sujet qu’on aborde. Pas entre gens de bonne compagnie. Pour « Presse, culture et politique », on repassera. Mais la représentation était belle et la maison de Molière n’a pas à rougir de ces comédies à la française. « Les critiques malgré eux s’astiquent le bulbe », acte dernier. Rideau. Quant à nous, on ne s’attardera pas : on est attendu à L’Échangeur de Bagnolet. C’est pas la porte d’à côté, et c’est déjà une autre histoire. 

Cédric Enjalbert


Questions brûlantes de la Comédie-Française

« Presse et culture : création et critique, quel mariage, quel divorce ? »

Débat animé par Joël Huthwohl (directeur du département des arts du spectacle à la Bibliothèque nationale de France) et Laure Saveuse-Boulay (doctorante en histoire)

Avec : François Boudeau (secrétaire du Syndicat professionnel des attachés de presse du spectacle vivant), Armelle Héliot (critique dramatique), Pascal Ory (historien spécialiste d’histoire culturelle) et Bruno Raffaelli (sociétaire de la Comédie-Française)

Théâtre du Vieux-Colombier • 21, rue du Vieux-Colombier • 75006 Paris

Réservations : 01 44 39 87 00

www.comedie-francaise.fr

Samedi 10 janvier 2009 à 16 heures

Durée : 2 heures

8 € | 6 €

Prochain débat : « Image et texte ? », le 28 mars 2009

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