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14 janvier 2009 3 14 /01 /janvier /2009 20:57

Toujours plus eau !


Par Léna Martinelli

Les Trois Coups.com


Entre deux voyages, Pina Bausch ne manque jamais de faire escale à Paris. Depuis 1979, le Théâtre de la Ville y est son port d’attache. Cet hiver, elle et toute son équipe du Tanztheater Wuppertal y restent près d’un mois avec une reprise et une création. De quoi commencer l’année en beauté !

Wiesenland (ou « Terre verte ») a été créé en 2000 après une résidence en Hongrie. Depuis Palermo, créé en 1989 en Sicile alors que cédait le mur de Berlin, ses voyages sensibles délivrent de parfaits condensés d’humanité. De chaque pays, elle rapporte des images colorées et poétiques, des mouvements amples et fluides, des situations tragiques ou burlesques. Nourrie de ses pérégrinations, elle rassemble les souvenirs épars, traduit ses impressions, partage ses plus improbables rencontres. Et cela transporte son public, car tout à chacun s’y retrouve. Ses spectacles se donnent à guichets fermés. Comment fait-elle donc pour résister aux effets de mode depuis trente ans qu’elle officie sur la scène internationale ?

La chorégraphe allemande tourne beaucoup sans pour autant céder au travers habituel de la mondialisation : l’uniformisation. Citoyenne du monde, elle aborde de vastes territoires dans une démarche respectueuse des autres. Elle trouve ce qui rassemble les hommes dans leur singularité. Ses danseurs, de toutes les nationalités, illustrent cette formidable diversité. Pina Bausch s’imprègne des différentes cultures pour nous donner à voir de formidables mosaïques d’identités. Pourtant, rien de folklorique dans ses spectacles ! Ici, l’esprit slave plane si subtilement qu’on se croirait perdu quelque part entre le Brésil et une île du Pacifique. Il faut presque attendre la fin de la représentation pour traiter les fêtes tziganes, scène d’anthologie car entièrement revisitée : les danseurs évoluent sur la table, bien sûr, mais vont jusqu’à défier la table elle-même dans un joyeux tintamarre.

© Laurent Philippe

Autre point commun entre tous les hommes : le besoin d’altérité. Pina Bausch creuse plus particulièrement les rapports amoureux, qu’elle présente toujours dans leur ambivalence. Qu’on soit de l’Est ou de l’Ouest, qu’on vienne du Nord ou du Sud, la soif d’amour est inextinguible. Une danseuse interpelle le public sur la question, finissant par s’effondrer à l’idée que l’un d’entre eux soit seul ; une autre « branche » tout le premier rang en mimant de façon très éloquente des situations cocasses.

À l’origine du concept de « danse-théâtre », Pina Bausch aime faire alterner de nombreuses tranches de la vie quotidienne avec des scènes de la vie moins ordinaire. Ainsi, les danseurs incarnent des personnages souvent typés (l’hystérique de service, la pas-de-bol, la princesse irrésistible…), regardent le public droit dans les yeux, prennent la parole. Les situations se répètent et se succèdent sans logique apparente, ni véritable histoire. D’ailleurs, les rôles s’évanouissent aussitôt apparus. La mise en scène procédant par analogie, on se croirait dans un rêve éveillé où tous les fantasmes peuvent librement s’exprimer. C’est jubilatoire. Entre deux échappées poétiques, les interactions avec le public nous ramènent à la réalité. Mais on ressent beaucoup d’émotions, car la chorégraphe sait toucher en plein cœur. La magie opère : le particulier devient universel et l’infiniment petit accède au grandiose. Pina Bausch a la soixantaine sereine. Sa vision des relations humaines, d’abord sombre et provocante, a évolué au fil des années. Même si la violence des rapports humains n’a pas complètement disparu, ses spectacles sont de plus en plus lumineux. Ce parcours exemplaire, cette créativité toujours intacte, cette force de vie impressionnent.

© Laurent Philippe

En Hongrie, elle a traversé les paysages de Transylvanie et les rives du Danube. Le fleuve l’a beaucoup impressionnée, d’où l’omniprésence de l’eau dans son spectacle. Pendant toute la première partie, un mince filet qui se transforme en cascade coule d’un mur végétal situé en fond de scène. À un autre moment, des danseurs se lavent carrément sous une douche de fortune. À plusieurs reprises, des dizaines de seaux sont déversés sur le plateau. Dans leur costume mouillé, ils passent beaucoup de temps à essuyer le plateau. Une sirène nous fait rêver. Il s’en passe donc aussi des choses hors de l’eau ! Les interprètent brassent l’air sur une musique planante. Les femmes font tourbillonner leurs chatoyantes robes de satin. Une d’entre elle, délurée, se prend pour un moulin. D’autres fendent l’air dans des portés que tous les enfants tentent un jour d’exécuter. Tout Bausch est là : gestes dérisoires, personnages décalés, euphorie généralisée, mélancolie et envolées lyriques.

S’élever, l’homme y travaille beaucoup. C’est sans doute pourquoi le mouvement naît ici souvent du haut du corps. Le style de Pina Bausch est marqué par cette souplesse du buste, les chevelures qui ondulent, les bras qui volent la vedette aux jambes cachées derrière les tissus. En revanche, dans des portés peu académiques, les décolletés laissent déborder les généreuses poitrines. Les interprètes sont tirés vers le haut, comme cet homme qui tente d’atteindre le ciel du théâtre en empilant des chaises. Tous virtuoses, ils insufflent une énergie vivifiante à ce ballet. Les mouvements ascendants confèrent aussi à cette chorégraphie une dimension spirituelle. Lorsque dans un mouvement inverse, le mur végétal, jusque-là dressé comme pour mieux signifier sa puissance, se transforme dans la deuxième partie en roc recouvert de mousse verdoyante gorgée d’eau, l’imposant décor de Peter Bast, désormais disposé horizontalement, occupe presque la moitié du plateau. Les danseurs évoluent dans l’espace avec la même grâce, mais c’est la débandade, le délire. Jusqu’à cette dernière image évocatrice, celle de la charpente en bois d’un bateau posé sur l’herbe, dont il ne manque que la voile… L’homme et le végétal. L’eau et l’air : ces femmes qui jouent avec la fumée de leur cigarette sous les trombes d’eau déversées sur leur tête est une incongruité qui prend alors tout son sens. Il n’y a pas de fumée sans eau !

De fait, Pina Bausch conçoit ses chorégraphies avec les éléments et les couleurs les plus justes. Mais parce qu’elle est généreuse et inventive, elle se plaît aussi à truffer ses spectacles de surprises. Ce qui donne des œuvres à la fois graves et légères, infiniment sensuelles, profondément touchantes et stimulantes. 

Léna Martinelli


Wiesenland, de Pina Bausch

Tanztheater Wuppertal • Allemagne

www.pina-bausch.de

www.theatredelaville-paris.com

Mise en scène et chorégraphie : Pina Bausch

Avec : Regina Adventi, Rainer Behr, Andrey Berezin, Fabien Prioville, Barbara Kaufmann, Nayoung Kim, Daphnis Kokkinos, Eddie Martinez, Mélanie Maurin, Dominique Mercy, Pascal Merighi, Helena Pikon, Jorge Puerta Armenta, Julie Shanahan, Julie Anne Stanzak, Michael Strecker, Fernando Suels Mendoza, Kenji Takagi, Aida Vainieri

Décor et vidéos : Peter Bast

Costumes : Marion Cito

Collaboration musicale : Matthias Burkert, Andreas Eisenschneider

Collaboration : Marion Cito, Irène Martinez-Rios, Jan Minarik, Robert Sturm

Théâtre de la Ville • 2, place du Châtelet • 75004 Paris

Réservations : 04 90 82 40 57

Du 7 au 14 janvier 2009 à 20 h 30, dimanche à 17 heures

Durée : 2 h 20 avec entracte

30 € | 23,50 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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