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14 janvier 2009 3 14 /01 /janvier /2009 14:07

L’impertinence délicieuse de deux sœurs

sous l’Occupation

 

Ayant lu le « Journal à quatre mains » avec délectation, j’étais curieuse d’en voir l’adaptation scénique. Curieuse et intriguée, car une telle œuvre semble davantage se distinguer pour ses caractéristiques romanesques que dramatiques. À la sortie, sentiment agréable de réussite. Même si je n’aurais pas tout fait pareil…

 

Comme la plupart des journaux intimes, celui-ci est assez bavard. Deux sœurs de quinze et vingt ans s’y confient sans censure. Elles relatent leur petite vie de jeunes bourgeoises bien rangées, entre histoires de cœur et pensées profondes. Mais la guerre, d’abord discrète, finit par s’imposer. De 1939 à 1945, les modes de vie changent, les certitudes s’estompent et le mûrissement de nos deux héroïnes s’accélère.

 

Sur scène, les deux sœurs racontent leur quotidien dans le cadre confortable et intime de leur chambre à coucher. Parfois, les témoignages s’entremêlent et les jeunes filles se parlent par journal interposé. On sent alors le lien particulier qui unit ces sœurs, entre grande complicité et esprit de compétition. À l’extérieur, il y a la guerre et les garçons. Mais dans la douceur du cocon familial, l’amour intense et fraternel leur permet de célébrer leur proximité et leur différence par le biais de l’écriture.

 

Précisons tout de même la nature ambiguë de cet objet littéraire, qui n’est ni tout à fait un journal ni vraiment un roman. Il s’agit en fait d’une autobiographie romancée et écrite sous la forme d’un journal croisé. Benoîte et Flora Groult écrivent rétrospectivement (en 1969) le récit de leur quotidien en temps de guerre.

 

« Journal à quatre mains » | © Lot 

 

C’est pourquoi l’idée de choisir des actrices plus âgées que les personnages est judicieuse. Un équilibre poétique se met en place entre la fraîcheur de la voix des jeunes filles et le regard amusé que les femmes adultes portent sur leur personnalité antérieure. Le personnage de Flora, en particulier, s’enrichit d’une dimension comique subtile grâce au jeu un brin ironique de Lisa Schuster. J’ai été un peu moins convaincue par l’interprétation d’Aude Briant, qui ne donne pas toujours au personnage de Benoîte la dimension du changement et du mûrissement. Mais peut-être que quelques représentations suffiront à la comédienne pour prendre confiance et ajouter de la texture à son jeu.

 

Dans toute adaptation, des décisions doivent être prises quant à ce qui va être utilisé du texte et ce qui va disparaître. Ayant lu l’œuvre dont est tiré le spectacle, j’ai été parfois désappointée de ne pas entendre certains des moments qui m’avaient particulièrement plu. Pourquoi ne pas garder l’intégralité de l’histoire d’amour entre Benoîte et Blaise, quitte à réduire les récits du début de la guerre ? Simple préférence personnelle qui montre surtout comment deux personnes peuvent réagir différemment au même texte. Pour son adaptation, Lisa Schuster a fait des choix qui correspondent à sa vision du texte et qui se révèlent tout à fait défendables.

 

Une dernière chose, des plus sympathiques : le spectacle est vraiment très drôle (tout en étant poignant), et vous pourrez écouter la manière dont les femmes et les hommes du public rient, pas toujours aux mêmes moments et aux mêmes plaisanteries. La rafraîchissante impertinence féministe de Benoîte Groult est relayée par les réactions du public. Rien que pour ça, on a bien fait de monter le texte sur scène ! 

 

Anne Losq

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Journal à quatre mains, de Benoîte et Flora Groult

Adaptation : Lisa Schuster

Mise en scène : Panchika Velez, assistée d’Aurélien Chaussade

Avec : Aude Briant et Lisa Schuster

Théâtre de Poche • 75, boulevard de Montparnasse • 75006 Paris

Réservations : 01 45 48 92 97

Du 10 janvier au 1er février 2009 à 21 heures, dimanche à 15 h 30, relâche le lundi

10 € | 20 € | 32 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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