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21 décembre 2008 7 21 /12 /décembre /2008 21:54

Le triomphe de… la jeunesse


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


Captiver, pendant toute la durée de la représentation, avec une pièce jouée pour la première fois en 1730, une salle archi-comble et dont la moyenne d’âge ne devait pas excéder vingt ans, telle est la prouesse réalisée par la jeune troupe du Théâtre de l’Échange.

Le dispositif scénique est minimal : un double plateau incliné, composé de deux parallélépipèdes imbriqués, un orange et un vert, posé sur la scène du théâtre, constitue l’espace de jeu : un salon et une terrasse. Tout autour, la scène, vide, est close par des rideaux noirs.

À l’ouverture du rideau, Lisette, femme de chambre de Sylvia, assise sur une chaise, semble soliloquer face à une baignoire blanche. Soudain, sa maîtresse surgit de l’eau en soufflant comme un phoque, et le dialogue s’engage. Marivaux est un peu malmené, mais le public est intrigué et le Jeu de l’amour et du hasard peut commencer. Toute l’ambiguïté du langage de Marivaux et le jeu de dupes de la pièce sont suggérés par le jeu habile du voilé-dévoilé auquel se livre Silvia dans sa baignoire. On aura aussi compris que cette mise en scène-là est résolument moderne quand on aura vu le père de Sylvia, M. Orgon, faire irruption dans ce qu’il faut bien appeler la salle de bains ou le cabinet de toilette de sa fille.

S’il me fallait exprimer quelques réserves, en avant-propos, je regretterais que la diction trop rapide de Lisette, quand elle est en colère, nuise à la bonne compréhension de son propos. Et je dirais surtout que, parfois, Arlequin en fait des tonnes, sous l’habit de son maître, Dorante, et qu’à mon goût il va un peu trop chercher les rires et les applaudissements du public par un jeu tout à fait anachronique. Certes, la pièce fut créée, en 1730, par les « comédiens italiens », mais il ne s’agit plus de la troupe d’avant 1697, spécialisée dans les farces et la commedia dell’arte première manière. La troupe qui créée le Jeu de l’amour et du hasard est celle de Luigi Riccoboni, bien assagie par rapport aux Italiens du temps de Molière. Si Marivaux reprend des éléments à la tradition italienne, l’usage des travestissements par exemple, il innove surtout en exploitant le procédé de « jeu à l’impromptu » qui fait s’enchaîner les reparties autour de mots-repères à la fin de chaque réplique. Ces répliques qui progressent par différence d’interprétation, chicane, discussion, constituent la base de ce qu’on a appelé le marivaudage. Mais c’est là querelle de spécialistes et je m’égare un peu…

« le Jeu de l’amour et du hasard »

Car l’essentiel est bien le plaisir qu’on prend à suivre cette pièce menée tambour battant. Tous les acteurs sont jeunes, à l’exception de Jean Le Scouarnec qui campe un merveilleux Orgon, un père plein de compréhension pour sa fille Silvia et ravi du bon tour qu’il a laissé monter. Ils ont donc l’âge de leur personnage, et cette juvénilité de la distribution confère à la pièce une heureuse atmosphère de fraîcheur, qui n’exclut pas la qualité, bien au contraire.

Raphaël Poli, quand il ne se livre pas à des contorsions incongrues, campe un Arlequin-Dorante tout à fait intéressant par sa vivacité et sa malice. Sébastien Nivault est un Dorante convaincant, torturé par un amour aussi vif qu’interdit à un homme de sa condition. Nathanaël Maini compose tour à tour un rôle de bon frère, d’amant jaloux, de noble imbu de ses prérogatives. Anne Mauberret-Thunin, Lisette, fait merveille en soubrette raisonneuse ou aguicheuse aussi bien qu’en demoiselle de qualité, un peu maladroite à utiliser le langage précieux de Marivaux. Et peu importe que la robe rouge ou les poses empruntées à Carmen soient anachroniques. Charlotte Baglan, si l’on oublie les réserves exprimées plus haut, est excellente dans le rôle de Silvia. Sous sa propre identité ou sous l’habit de Lisette, elle souffre les affres de l’amour impossible, joue les féministes avant l’heure, savoure le charme d’une coquetterie naissante. Femme et enfant à la fois, son jeu passe de l’espièglerie au désespoir avec la facilité de tous les adolescents.

Marivaux revisité par le Théâtre de l’Échange, c’est un classique modernisé sans être trahi, une grande et belle soirée de théâtre. L’enthousiasme, la jeunesse et la qualité de la troupe font mentir tous les bougons confits dans leur nostalgie, éternels contempteurs du présent et thuriféraires infatigables d’un passé aussi magnifié que fossilisé. 

Jean-François Picaut


Le Jeu de l’amour et du hasard, de Marivaux

Théâtre de l’Échange • manoir de Saint-Urchaut • B.P.34 • 56620 Pont-Scorff

02 97 32 68 69

theatredelechange@wanadoo.fr

Mise en scène : Érika Vandelet

Avec :

Charlotte Baglan : Silvia

Jean Le Scouarnec : M. Orgon

Nathanaël Maïni : Mario

Anne Mauberret-Thunin : Lisette

Sébastien Nivault : Dorante

Raphaël Poli : Arlequin

Assistante à la mise en scène : Marie-Christine Livinec

Scénographie : Valérie Jung

Costumes : Sylvie Lombart

Création lumière : Jean-Michel Bourn

Coproduction du Théâtre de l’Échange et de la ville d’Auray, centre culturel Athéna

Le Théâtre de l’Échange est une compagnie subventionnée par le conseil régional de Bretagne, le conseil général du Morbihan et la ville de Pont-Scorff

Le Grand Logis • 10, avenue du Général-de-Gaulle • B.P. 17157 • 35171 Bruz cedex

Réservations : 02 99 05 30 62

Durée : 1 h 20

15 € | 13 € | 8,50 €

Prochaine date : centre culturel L’Estran à Guidel, 24 février 2009

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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