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14 décembre 2008 7 14 /12 /décembre /2008 21:40

Vers une chorégraphie du désespoir

 

Lors de ce Forum du théâtre européen [voir ici], j’ai assisté à la soirée du théâtre géorgien. « Le Soldat, l’Amour, le Garde du corps… et le Président » est une comédie en deux parties de Lacha Bugadzé, montée par le Théâtre national Rustaveli, avec une mise en scène de Robert Sturua. Cette pièce a été créée le 27 novembre 2005, bien avant les problèmes de la Géorgie avec les Ossètes, cet été. Alors, ce président prend tout à coup une autre image, chargée par l’histoire et les évènements récents.

 

Plus de trois heures de spectacle, annonce le programme. Le spectacle est en géorgien. Pas grave : on se dit que l’écran au-dessus de la scène se chargera de la traduction. Mais, voilà ! L’écran lâche en cours de route ! Il a du mal sans doute à suivre les mots rapides des comédiens sur scène. Dommage ! Bon, je parle russe, mais le géorgien n’a rien à voir apparemment avec l’accent russe !


De toute façon, ce genre de spectacle se passe de traduction. À mon avis, une pièce réussie doit laisser aux spectateurs des images, des résidus dans son imaginaire lorsqu’il quitte la salle. Des images qui perdurent quelques heures au-delà du spectacle, quelques semaines aussi, toute une vie parfois. Il en va ainsi des premières images de ce spectacle. Voilà où se situe cette pièce. C’est une énorme farce. Ubu a frappé le théâtre géorgien mais aussi Fellini, Dario Fo… En plein drame, un personnage monte sur un escabeau et chante O sole mio ! On a compris que le non-sens emporte la mise en scène vers une chorégraphie du désespoir. Mais un désespoir joyeux. Le gai savoir ! Le soldat Valiko qui ouvre la pièce est un personnage qu’on emporte avec soi, après, au-delà du spectacle. Soldat géorgien, revenu de la guerre, incapable de reprendre une vie normale, avec ses béquilles et son revolver. Un ange se présente, et il lui tire dessus :

« Tu vas pas faire ça ! Le public nous regarde !

— Je m’en fous du public ! »

Et le soldat tire sur l’ange.

« T’es pas mort. J’ai oublié que tu étais un ange. »

L’ange se retire pour faire cracher les balles de son corps et revient.


© D. R.


Chorégraphie du non-sens

Chorégraphie de l’absurde existence des hommes broyés par la machine de l’Histoire, cette comédie est grinçante, chuintante, chantante aussi. Elle est ponctuée par des musiques américaines, de carnavals brésiliens, de chants italiens ou russes. De Georgia on My Mind à Georgia on the War, il n’y a qu’un pas. Le président occupe la deuxième partie du spectacle.


Entracte. On se pose la question : va-t-on rester encore ? La première partie n’a pas de sens. La seconde n’en a guère plus. C’est une leçon de théâtre. Un rappel des origines des rituels théâtraux. La scène est le lieu de la plus grande folie, de tous les possibles. Et l’auteur géorgien exploite ces possibles. On chante, on joue, on tue sur scène, ici ; on s’aime et se déteste avec simulacres d’actes sexuels. Le metteur en scène a érigé cette pièce comme une comédie musicale moderne, mais sans la volonté de séduire l’Audimat. Cela donne un vrai délire envahi par le non-sens.


Alors, durant l’entracte, quand vous vous dites que vous allez partir, quelque chose vous arrête, et vous revenez vers votre fauteuil. Ce non-sens est envoûtant.


La seconde partie met en scène le président et ses sbires. L’un lui cire les pompes, les filles dansent autour de lui. La folie du pouvoir. On retrouve l’arme du soldat Valiko entre ses mains. Il tire lui aussi sur un de ses sujets. Mais l’arme est chargée à blanc, alors il rit. Hystérique. On se dit que, vingt ans auparavant, on aurait pu monter ce spectacle dans les seules salles des hôpitaux psychiatriques.


Et ça fait du bien de voir cette folie se libérer sur scène. Mais cette folie est-elle loin de la réalité ? Quand le président frappe un type à terre dans le dos, dans les c…, je pense à la phrase de Poutine sur le président géorgien. « Si je pouvais, je le pendrais par les c… ». La pièce, c’est un dramaturge placé durant une nuit dans le rêve de Poutine. Tout voir, tout savoir, tout contrôler. Et puis ces rituels nous renvoient aux origines du théâtre. La liturgie pour célébrer les dieux. Nos auteurs modernes célèbrent les dieux modernes : président, soldat, gardes du corps… Et ces rituels modernes nous révèlent en retour le non-sens de nos existences. Nos dieux sont nus, vides de sens. Aux président, garde du corps, soldat, on pourrait ajouter footballeurs, chanteurs pop… Les crétins ont pris le pouvoir. Il faut le savoir. C’est le triste constat de ce début de millénaire. 


Thierry Azzopardi

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Le Soldat, l’Amour, le Garde du corps… et le Président

Comédie en deux parties de Lacha Bugadzé par le Théâtre national Rustaveli • Géorgie

Mise en scène : Robert Sturua

Avec : Nino Arsenichvili, Goga Barbakadzé, Paata Guliachvili, Nika Katsaridzé, Levan Khurtsia, Nanuka Khuskivadzé, Ia Suhitachvili, Gagui Svanidzé, Nino Tarhan-Moüravi, Besso Zanguri

Scénographie et costumes : Témur Ninua

Chorégraphie : Kote Purtseladzé, Kaha Khochtaria

Assistante à la mise en scène : Tsitsino Gvazava

Musiques : Bach, Beethoven, Gia Kancheli, Ray Charles, David Foster

Décors et costumes réalisés dans les ateliers du Théâtre national Rustaveli

Production Théâtre national Rustaveli

Spectacle en géorgien, surtitré en français et en anglais

Durée : 2 h 55, entracte compris

Théâtre national de Nice • promenade des Arts • 06300 Nice

04 93 13 90 90 (14 heures-19 heures)

Télécopie 04 93 13 79 60

www.tnn.fr

16 € | 10 € | 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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