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9 décembre 2008 2 09 /12 /décembre /2008 15:54

Une partition bien réglée


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Dans le cadre de l’opération « Paroles d’acteurs », l’A.D.A.M.I. donne chaque année carte blanche à un comédien ou à un metteur en scène chevronné pour travailler pendant un mois avec une dizaine de jeunes acteurs, sélectionnés parmi des centaines d’autres. Pour cette quatorzième édition, c’est Ludovic Lagarde qui les a dirigés dans « Manque », l’avant-dernière des cinq pièces écrites par Sarah Kane durant sa courte vie. Ces acteurs en devenir ont quelques mois plus tôt tourné un film de vingt-six minutes, « Bientôt, j’arrête », réalisé par Léa Fazer, et projeté lors du dernier Festival de Cannes.

Malgré le court laps de temps dont il disposait, c’est bien plus qu’une ébauche que livre Ludovic Largarde au public venu nombreux. Même si le spectacle a été monté avec peu de moyens – des bancs de la Cité internationale et un sapin enguirlandé pour tout décor –, la sobriété et la justesse de ses choix font mouche immédiatement.

La pièce n’est ni réaliste ni narrative. Elle est constituée de bribes discontinues de dialogues, de souvenirs, d’anecdotes, le plus souvent très brèves, sans qu’on sache jamais avec certitude à qui s’adressent les répliques. C’est un texte expérimental, qui peut faire penser aux pièces radiophoniques de Beckett. Ainsi, une femme retrouve un homme plus jeune qu’elle, dont elle veut un enfant et qui la repousse. Un autre homme aime désespérément une jeune fille triste, qui étouffe sous son amour. Situations à peine entrevues qui ne sont que le point de départ de cet entrecroisement de voix, dont l’apparente incohérence dissimule une orchestration savante.

Ce qui frappe chez Sarah Kane, c’est le contraste entre la violence et la crudité du propos (« Pourquoi tu bois autant ? — Les clopes ne me tuent pas assez vite. »), et l’extrême élaboration formelle, qui confine ici à l’abstraction. D’un côté l’urgence absolue de coucher sa vie et ses sentiments sur le papier, de l’autre un talent incroyablement précoce d’écrivain maître de ses effets.

Les quatre voix anonymes de la pièce ont été réparties par Ludovic Lagarde entre neuf acteurs, qui, comme figés dans leur solitude, font face au public et ne quitteront pas le plateau. Ainsi, le rôle de la jeune fille est interprété par quatre comédiennes. Deux autres voix sont partagées par deux comédiens. Ce dispositif, bien que statique, souligne l’aspect choral de l’œuvre. Il a aussi le grand mérite de la lisibilité : chacune des voix se trouve ainsi clairement identifiée, et nous devient peu à peu familière. (Pour la création de la pièce, en 1998, les acteurs jouaient d’ailleurs assis.)

Ces personnages, bien qu’anonymes, on a l’impression de les connaître parce qu’on les a rencontrés ailleurs dans l’œuvre de Sarah Kane. Les deux hommes font songer au personnage de Ian dans Anéantis. La jeune fille semble annoncer l’œuvre ultime, 4.48 psychose. Leurs voix qui se font écho expriment la violence des rapports entre les sexes et toute la souffrance de vivre, souffrance qui s’enracine souvent dans l’enfance martyrisée (« Qu’est-ce qu’on m’a fait ? Qu’est-ce qu’on m’a fait ? » demande sans fin la jeune fille). Et, finalement, la douleur d’un manque fondamental : manque de mère, manque d’enfant, manque d’amour.

Un jeu de lumières efficace scande la pièce, et la voix samplée de T.S. Eliot fait entendre à la fin du spectacle un extrait de la Terre vaine, une des sources de l’œuvre. Comme Ludovic Lagarde s’en explique lors du débat organisé à la fin du spectacle, son travail a principalement porté sur le rythme et sur l’écoute, sur la vitesse d’exécution et la circulation de la parole. Les voix des comédiens – tous remarquables – sont bien timbrées. Les mots sonnent clair et juste, et la musique particulière de Sarah Kane se déploie en volutes qui hypnotisent le spectateur.

On entend ainsi ce cri déchirant sans rien en perdre. Et la grande cohésion du spectacle comme l’intensité qui s’en dégage semblent fondre les quatre voix de ce texte éclaté en une seule. Sarah Kane est cette femme qui ne sera jamais mère. Elle est aussi ce jeune homme autodestructeur. Et également cette fille dépressive à la dérive « qui en a marre d’elle, putain, mais à gerber ». Et probablement aussi l’amoureux éperdu et déçu qui constate : « Personne ne survit à la vie. ». 

Fabrice Chêne


« Paroles d’acteurs » : Manque, de Sarah Kane

Direction : Ludovic Lagarde

Avec : Johanna Bah, Dominik Bernard, Cécile Bouillot, Émilie Chesnais, Marie Kremer, Fabienne Lucchetti, Déborah Marique, Grégory Montel, Antoine Régent

Collaboration artistique : Émilie Rousset

Dramaturgie : Marion Soufflet

Lumière et régie : Emmanuel Jarousse

Son : David Bichindarith et Jonathan Michel

Musique : Rodolphe Burger

Production : A.D.A.M.I. | Festival d’automne à Paris

Théâtre de la Cité-Internationale • 17, boulevard Jourdan • 75014 Paris

R.E.R. : Cité-Universitaire

Réservations : 01 43 13 50 50

www.theatredelacite.com

Du 1er au 6 décembre 2008 à 20 h 30

Durée : 1 heure

Entrée : 5 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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