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8 décembre 2008 1 08 /12 /décembre /2008 18:45

Une parole en liberté


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Louis Castel, avec la complicité de Valère Novarina, porte à la scène « Devant la parole » (P.O.L., 1999), un texte issu des carnets de l’auteur. Œuvre transversale, creuset où se mêlent plusieurs thèmes chers à l’écrivain, et en tout premier lieu son questionnement fondamental du « mystère de parler ». Le spectacle, créé au Festival d’Avignon en 2002, est repris pendant un mois à la Maison de la poésie. Maison où Novarina est décidément chez lui en cette fin d’année, puisque d’autres manifestations complètent l’hommage qui lui est rendu.

La parole de Novarina, pour ceux qui ne le savent pas encore, est inouïe. Véritable idiome, elle est tout le contraire d’un divertissement prévisible. Depuis toujours, l’auteur tourne le dos aux genres constitués (poésie ? théâtre ?) comme à de vieilles choses qui ont trop servi. Intransigeance de cette écriture, qui s’en remet à la fulgurance de son propre jaillissement et creuse son propre sillon en ignorant les lignes de démarcation, avec pour seuls guides le langage et la pleine confiance que l’écrivain lui accorde.

L’un des fils directeurs du spectacle est une réflexion sur la parole et l’usage dévoyé que notre monde fait des mots, qu’il soit utilitaire ou commerçant. « Nous finirons un jour muets à force de communiquer », estime Novarina. Pour lui comme pour la mystique, le Verbe est premier. « La parole existe en nous hors de tout échange. » La volonté de redonner de la dignité à la parole humaine emprunte par moments le détour des langues anciennes (l’hébreu, le grec), manière de faire renaître une langue originelle.

Cela pourrait paraître déroutant ou abscons, s’il n’y avait les comédiens : Louis Castel et son double, de Funès. Car l’art de l’acteur et son rapport au langage est l’autre grand thème du texte. L’acteur est le porteur de parole, celui dont l’esprit et le corps ne font qu’un, et qui mieux que quiconque incarne le Verbe. Est-ce vraiment une coïncidence ? Le spectacle se joue dans la salle Louis-de-Funès de la Maison de la poésie. Or l’acteur, à qui Novarina a par le passé consacré un magnifique texte (Pour Louis de Funès, 1985), est très présent dans la pièce. L’auteur en fait son porte-parole, lui attribuant avec humour des propos imaginaires. Le passage le plus touchant à cet égard est ce développement sur le corps de l’acteur comme sa « demeure fragile », qui peut sonner comme un impératif.

« Devant la parole » | © Béatrice Logeais

Louis Castel n’a ni la folie ni la vivacité de son illustre prédécesseur, mais il sait bouger et occuper l’espace. On sent chez lui un tel respect du texte qu’il ne se départit pas d’une certaine retenue. Ce texte, on aimerait presque qu’il le bouscule davantage, le profère avec plus d’intensité encore. On ne peut que lui reconnaître en tout cas le mérite d’avoir conçu un spectacle qui ne ressemble à aucun autre.

La partie centrale de la pièce est sans doute la plus difficile. Novarina interprète librement le célèbre tableau de Piero Della Francesca, la Madone entourée d’anges et de saints, où il voit une tentative picturale de représenter le temps. Entre peinture, philosophie et théologie, le propos est brillant mais devient très abstrait. L’apparition-disparition du tableau, d’abord décrit sans être vu, puis distribué en reproduction aux spectateurs, puis enfin projeté en vidéo sur scène, est néanmoins une des trouvailles du spectacle.

On le voit, même si Louis Castel est un passeur habile, le chemin est aride. Si l’on craint d’être rebuté par l’aventure, on pourra préférer le spectacle du soir, le Repas (voir notre article du 26 novembre 2008), à la théâtralité moins minimale. Signalons aussi les lectures qui auront lieu le mardi 9 décembre et le lundi 15 décembre 2008, en présence de l’auteur. D’autre part, une exposition, située dans l’annexe de la Maison de la poésie, rue Saint-Martin, présente 4 peintures et 111 dessins de Novarina, puisque l’écrivain est aussi plasticien. Occasion pour l’artiste de présenter simultanément les différents aspects de son travail. Dans les dessins se disent à la fois l’attachement aux thèmes bibliques ou antiques et la fantaisie de ce créateur foisonnant : entre jardin secret et monde originel. 

Fabrice Chêne


Devant la parole, « un précipité théâtral », de Valère Novarina

Adaptation, mise en scène et jeu : Louis Castel

Collaboration artistique : Nicolas Struve et Alain Leonesi

Lumière : Philippe Grosperrin

Vidéo : Arthur Baudouin

Photo : Guy Delahaye

Production : Cie Le Théâtrographe

Maison de la Poésie • passage Molière • 157, rue Saint-Martin • 75003 Paris

Métro : Rambuteau | Les Halles

Réservations : 01 44 54 53 00

www.maisondelapoesieparis.com

Du 21 novembre au 21 décembre 2008 à 19 heures, le dimanche à 15 heures, relâche les lundi et mardi

Durée : 1 h 15

20 € | 15 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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