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8 décembre 2008 1 08 /12 /décembre /2008 15:23

Sous la glace, le sacré


Par Estelle Gapp

Les Trois Coups.com


Les Gémeaux accueillent la pièce mythique du pasteur danois Kaj Munk (1898-1944), adaptée au cinéma en 1955 par Carl Theodor Dreyer. Créée en juillet dernier à Avignon, elle est montée pour la première fois en France, dans une traduction inédite de Marie Darrieussecq et Arthur Nauzyciel. Le directeur du C.D.N. d’Orléans signe une mise en scène d’une perfection formelle, à la hauteur de l’exigence morale du texte. Mais l’esprit cède à la lettre, et la dispute théologique pèse sur le jeu. Empêtré dans les paradoxes de l’âme et du corps, le « miracle » se fait douloureusement attendre.

En fond de scène, une immense peinture abstraite semble évoquer les terres glacées du Danemark, celles-là mêmes que Mikkel, le fils (touchant Frédéric Pierrot), est parti « fendre », espérant sans doute faire fondre la glace entre lui et son père (étonnant Pascal Greggory), dont il ne réalise pas le rêve de succession… À moins qu’un regard introspectif n’y voie d’autres failles, intérieures, comme le ventre dévasté d’une femme après une fausse-couche, qui sera le destin tragique d’Inger, la belle-fille (pétillante et bouleversante Catherine Vuillez) ?

Dans ce décor froid et énigmatique, les personnages apparaissent comme des blocs erratiques : créatures humaines, trop humaines, dérivant dans les eaux glaciales de la théologie. Comme à contre-courant, d’autres protagonistes, plus légers, sont traités de façon quasi burlesque : un jeune pasteur aux allures de missionnaire colonial (détonant Pierre Baux), bien à l’abri du monde dans ses bottes en caoutchouc et sous son parapluie blanc immaculé ; un médecin (courageux Benoît Giros), athée et positiviste, apportant sa touche de trivialité (« Allez tous vous faire… »).

© Arthur Nauzyciel

Enceinte jusqu’aux yeux, Inger tente de mettre un peu de vie dans cet univers d’hommes, fiers mais faillibles, agités par d’ancestrales querelles communautaires. Dans le rôle (inattendu) du patriarche (n’est-il pas trop jeune pour le rôle ?), Pascal Greggory donne à son rôle une magnifique raideur, silhouette à la fois frêle et autoritaire, menaçant de se briser. Avec Jean-Claude Winling, qui incarne son ennemi de toujours, ils forment un duo complice et convaincant : c’est le combat des chefs, dans cette guerre de religion en miniature (on pense aux luttes fratricides entre catholiques et protestants), à propos du mariage sacrilège du fils de l’un, Anders Borgen (Marc Toupence), avec la fille de l’autre, Anne Skraedder (Laure Roldan de Montaud).

Dans cet univers abstrait et désincarné, les femmes sont reléguées à l’arrière-plan, scandaleusement soumises à l’autorité patriarcale et à leur fonction domestique : servir du café. Si Inger fait exception, elle transcende la réalité en endossant le rôle de la victime expiatoire. Tandis que le grand-père espère un petit-fils, l’enfant et la mère meurent, comme en sacrifice à l’orgueil masculin. Dénonçant l’hypocrisie des siens (« Vous refusez de croire en moi ») et l’imposture de l’Église (« je ne veux plus de son baiser de putain »), Johannes, le fils maudit (fascinant Xavier Gallais), apparaît alors comme le Messie, dans toute la force et l’humilité de sa foi. Frère de Mikkel, l’aîné, et d’Anders, le cadet, le jeune homme se prend pour le Christ et passe pour fou. Mais c’est par lui que le miracle advient.

© Arthur Nauzyciel

Comme un damné, errant à la frontière du village et de la folie, Johannes répète inlassablement sa litanie : « En vérité, je vous le dis… ». Magnifiquement habité par son personnage, Xavier Gallais entre en transe. Traversé de convulsions mystiques, il réalise l’incarnation du Verbe : il donne chair à la Parole divine. Tandis que les autres interprètes excellent dans une pose extatique, il est, paradoxalement, le seul comédien à investir pleinement le plateau. Avec la souplesse d’un animal, il s’approprie cet étrange élément métallique du décor, qui ressemble à la proue d’un brise-glace. Il en fait sa tanière, tel Zarathoustra dans sa grotte. Loin du débat religieux sur la culpabilité et la faute, loin de la conscience malheureuse chez Kierkegaard, il est le prophète nietzschéen, rétablissant l’unité de l’âme et du corps dans l’affirmation de la vie.

Lorsque le miracle de la résurrection survient, le spectateur se trouve confronté à sa propre (in)crédulité : bien sûr, les miracles n’existent pas, mais on a très envie d’y croire ! Il aura fallu plus de deux heures pour briser la glace et retrouver un peu de chaleur humaine. Il aura fallu plus de deux heures pour que l’émotion surgisse, que les comédiens se réconcilient avec leurs corps : à travers une magnifique danse incantatoire, ils accompagnent, à bout de souffle, Inger dans la mort. L’instant touche au sublime. Enfin, la pièce tient sa promesse : contre les exigences inhumaines de la morale chrétienne, le chœur des comédiens invente un rituel païen. Il réinvente le sacré. 

Estelle Gapp


Ordet (la Parole), de Kaj Munk

Mise en scène : Arthur Nauzyciel

Traduction et adaptation : Marie Darrieussecq et Arthur Nauzyciel

Avec : Pierre Baux, Julia Camps de Medeiros, Mathilde Daudy, Xavier Gallais, Benoît Giros, Pascal Greggory, Frédéric Pierrot, Laure Roldan de Montaud, Marc Toupence, Christine Vézinet, Catherine Vuillez, Jean-Marie Winling

Musique et chant : Ensemble Organum (Mathilde Daudy, Antoine Sicot et Marcel Pérès)

Décor : Éric Vigner, assisté de Jérémie Duchier

Costumes et mobilier : José Lévy

Son : Xavier Jacquot

Lumière : Joël Hourbeigt

Travail chorégraphique : Damien Jalet

Journal de répétition : Denis Lachaud

Conseiller littéraire : Vincent Rafis

Photographie de plateau : Frédéric Naucyziel

Les Gémeaux • 46, avenue Georges-Clemenceau • 92330 Sceaux

Réservations : 01 46 61 36 67

Du 3 au 7 décembre 2008 à 20 h 45, dimanche à 17 heures

Durée : 2 h 30

24 € | 16 € | 9 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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