Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 décembre 2008 5 05 /12 /décembre /2008 18:15

« Tristan et Isolde »
ou De l’inutilité


Par Lise Facchin

Les Trois Coups.com


Cette pièce en trois actes de Wagner, composée en 1857 sous le patronage de Louis II de Bavière, est l’un des sommets du théâtre lyrique occidental pour sa conception musicale. Son audace commence à faire éclater le cadre de la tonalité et annonce la musique chromatique ainsi que les travaux de Stravinsky et de Schoenberg. Par ailleurs, la recherche de l’art total, conception si chère aux yeux de Wagner, reçoit sa pleine expression dans cette œuvre dont il composa également le livret. Dans la version que nous fait subir l’Opéra Bastille, si le directeur musical russe Semyon Bychkov prouve une fois de plus son intelligence et sa finesse, que dire de cette insupportable mise en scène, de ces chanteurs vides et, enfin, que dire des vidéos de Bill Viola ? Un spectacle ou mieux valait se bander les yeux… et encore.

Dans le froid sec, une horde très habillée attend l’ouverture des portes de l’Opéra, place de la Bastille. Regardant alentour, je m’étonne de la proportion de jeunes spectateurs. Ils sont très discrets, d’une petite vingtaine d’années, les garçons presque tous vêtus de noir et les jeunes filles de jupes amples. Tous arborent un air très sérieux. Ce ne sont d’ailleurs que des jeunes gens qui tiennent ce soir-là les habituelles pancartes « achète place ». Que ne leur ai-je vendu la mienne ! Hélas, que dis-je vendu ? Que ne la leur ai-je donnée !

Bien. Pour ceux qui l’ignorent, Tristan und Isolde est un opéra dont les trois actes durent chacun une heure et vingt minutes. Si l’on ajoute les deux entractes, respectivement de quarante puis trente-cinq minutes, cela nous conduit à une durée globale de cinq heures et quinze minutes de représentation. Dans ces conditions, soit le spectacle est réussi, et c’est un délice, soit, comme c’était justement le cas, il est mauvais, et c’est un supplice que même mon voisin du dessous ne mérite pas.

Manifestement, il a été décidé que seules les vidéos méritaient d’être vues et que tout ce qui peuplait la scène n’aurait d’autre rôle que de les mettre en valeur. Aurait-on voulu donner aux spectateurs l’impression de regarder un film de Bill Viola mis en musique par Wagner qu’il n’eût pas fallu agir autrement. Ce parti pris se révèle assez gênant lorsque l’on est venu voir et écouter un opéra de Wagner et non pas une rétrospective des œuvres de Bill Viola au Palais de Tokyo. Selon ce principe, donc, nous avons sur scène des chanteurs vêtus de noir (pendant les deux premiers actes seulement, ensuite, par souci de vraisemblance, on habille le roi Marke en uniforme d’amiral et Kurwenal en bûcheron québecquois) qui évoluent sur une scène noire avec une estrade mobile noire, qui servira à tout et à n’importe quoi.

© Agathe Poupeney

Cependant un détail de cette mise en scène, qui se réduit au placement des chanteurs et à leurs entrées et sorties, repris comme un leitmotiv au long du spectacle, a su trouver grâce à mes yeux : l’ouverture du premier acte, le magnifique air du roi Marke (Franz-Josef Selig). Le chanteur apparaît au dernier étage des galeries côté jardin, dans la pénombre, chantant d’une belle voix de basse, son impatience de voir arriver le bateau portant Isolde à son bord. À plusieurs reprises, ce subterfuge est employé pour donner des repères spatiaux aux spectateurs et produit le seul moment émouvant du spectacle : Brangäne, la suivante d’Isolde, lançant depuis le balcon côté cour son signal d’alarme aux amants endormis. Ah ! Brangäne ! Ah ! Ekaterina Gubanova ! Vous m’avez sauvée de l’ennui le plus profond, vous à la voix si profonde et si souple ! Vous dont la grâce et la justesse de jeu détonnaient aussi sûrement qu’un verre de cristal Baccarat au milieu d’une rangée de godets en Pyrex ! Vous enfin, que ces ingrats spectateurs auraient dû couvrir de fleurs !

Car, enfin, il y a beaucoup de choses à déplorer à propos de la distribution. Tout d’abord, Tristan qui, on se le rappelle, est un jeune héros intrépide, beau et fort, tout auréolé de gloire. Bien. Nous le savons, et il n’est pas à douter que les producteurs et metteurs en scène le savaient également. Comment donc expliquer que l’on ait choisi, pour interpréter ce jeune héros romantique, un vieillard fatigué, ténor sur le retour immanquablement poussif sur les notes haut perchées ? Cette folle aberration donne lieu à des scènes du plus grand ridicule comme le très long passage où Tristan, blessé par Melot, chante la douleur de son amour pour Isolde… Quelle pitié ! Le pauvre homme, vêtu d’une sorte de pyjama beigeâtre comme en porterait un malade en cellule psychiatrique ou un octogénaire en maison de retraite, se contorsionne comme un moineau dont on aurait coupé pattes et ailes. Un moment d’une insoutenable laideur visuelle. De plus, que dire du roi Marke devant son neveu, plus âgé que lui de vingt ans ?

Quant à Isolde, Mme Meler, elle joue ce rôle depuis plus de treize ans. Peut-être ferait-elle bien de songer à explorer d’autres rôles, tant elle s’ennuie et nous avec. Le premier acte passe encore, mais le second… le troisième ! Et le final ! Une apothéose du grotesque sans la moindre émotion. Isolde n’est qu’une robe noire qui chante. Quelqu’un s’est-il rendu compte que cette femme mourait d’amour devant le cadavre de son amant ? Quelqu’un s’est-il seulement rendu compte que ces deux-là s’aimaient ? Permettez-moi d’en douter, car pas une étincelle, pas un geste, pas la moindre lueur d’amour n’embrase jamais ces deux poupées musicales qui s’embrassent une fois, avec raideur voire répugnance, et ne sont même pas fichues de se tenir la main. Grâce à eux, nous pouvons constater que, finalement, Tristan et Isolde est une histoire d’amour parfaitement inintéressante dont rien ne nous touche ni ne nous transporte. Nous en déduisons aussi que la mère d’Isolde devait être bien piètre sorcière pour composer un filtre d’amour aussi délayé.

© Agathe Poupeney

La médaille de l’horreur revient tout de même au travail de Bill Viola, qui, ce me semble, est resté bloqué dans les années soixante-dix, pendant lesquelles l’expérimentation portée à son comble, les artistes n’avaient de cesse de repousser les limites de l’inexplorable. Non seulement la qualité de ses images numériques est exécrable, mais le contenu en est gratuit et sans aucune espèce d’intérêt, mise à part celle de la découverte microscopique des eaux et forêts françaises.

De même, au premier acte, le spectateur commence par subir le déshabillage intégral en parallèle d’un homme tout droit sorti du Seigneur des anneaux et d’une jeune fille geignarde et disgracieuse. Lorsque, naïf, le public croit que le pire est passé, ce sont, pendant les deux actes suivants, les ébats aquatiques de deux humanoïdes toutes fesses à l’air se prenant manifestement pour des mammifères marins. Je vous le demande franchement : quel besoin a-t-on de retransmettre des images gigantesques de corps nus qui gigotent dans la flotte, alors que Tristan et Isolde se meurent d’amour (enfin, sont censés…) ? Pourquoi dois-je endurer la vision des parties génitales d’un parfait inconnu alors que je suis venue pour Wagner ? Quel apport au texte, à la musique ? Où est la contribution réelle de la vidéo à cet art total que voyait Wagner en l’opéra ? Hormis une destruction totale de l’union de l’art scénique, du chant et de la musique. Il semble que l’on ait oublié que Viola devait servir Wagner et sa musique et non le contraire.

Au-delà d’une facilité décevante des codes symboliques de Bill Viola (elle traverse l’eau, lui traverse le feu… Les mots me manquent pour exprimer l’intelligence et la nouveauté de cette idée géniale !), les images pèchent par leur prétention, dévorant sans concession toute la place, réduisant à une peau de chagrin l’espace réservé à la musique et aux êtres humains. Car l’opéra est un art vivant, ce me semble.

Ajoutez à cela un surtitrage désastreux, sec, confus et maladroit, sans la moindre grâce (quant à espérer une once de poésie, ma brave dame vous repasserez !) et vous aurez un tableau assez fidèle de mon long chemin de croix. Il me faut toutefois confesser qu’au vu de la réaction du public au baisser final du rideau, mon avis est loin d’être partagé par la majorité…

Lise Facchin


Tristan et Isolde, de Richard Wagner

Direction musicale : Semyon Bychkov

Mise en scène : Peter Sellars

Vidéo : Bill Viola

Chef de chœur : Alessandro Di Stefano

Avec : Clifton Forbis, Franz-Josef Selig, Waltraud Meler, Alexander Marco-Buhrmester, Ekaterina Gubanova, Raif Lukas, Seeman Bernard Richter, Robert Gleadow

Lumières : James F. Ingalls

Costumes : Martin Pakledinaz

Opéra Bastille • 120, rue de Lyon • 75012 Paris

01 40 01 17 89

www.operadeparis.com

Du 30 octobre au 3 décembre 2008 à 18 heures

Durée : 5 h 15, avec les entractes

De 195 € à 5 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Gustave C. 06/12/2008 15:55

Pour avoir subit ce spectacle à une saison précédente, je confirme l'insupportable supplice de cette mise en scène. Quant aux applaudissement, je soupçonne qu'il s'agisse du phénomène des habits neufs de l'empereur: qui ose, aujourd'hui, trouver misérable un artiste contemporain exposé à Beaubourg, ou toute représentation de Wagner?L'accueil réservé par le public à la trilogie du pouvoir de Guy Cassier au festival d'automne prouve à quel point les gens ont peur de montrer leur dégoût pour cette pseudo avant garde que l'on nous inflige trop souvent...

Rechercher