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2 décembre 2008 2 02 /12 /décembre /2008 02:37

Une danse cérébrale


Par Lise Facchin

Les Trois Coups.com


Régine Chopinot. Cette femme, chorégraphe et danseuse, est l’une des pionnières de la danse contemporaine. Par pionnière, j’entends qu’elle fut de ceux qui, dans les années 1970, affranchirent le langage de la danse des conventions étroites qui la régissaient. Cette démarche rageuse était, à l’époque, presque militante. Aujourd’hui, la danse contemporaine est institutionnalisée, avec ses codes, ses instituts, ses centres. Le poste de directrice du Centre chorégraphique national de La Rochelle, que Régine Chopinot occupa pendant plus de vingt ans, n’a pas ramolli son sens de la rébellion. Jamais, elle ne s’est contentée des chemins tracés, préférant débroussailler les sentiers de traverse inexplorés, comme le montre son spectacle « Cornucopiæ, l’assassinat de l’amour », une œuvre vivante non identifiée qui laisse le spectateur fort déconcerté.

Sur un plateau au sol miroitant et aux murs tendus de beige, une masse étrange que l’œil identifie comme un assemblage de trois cadavres de chevaux. Huit danseurs, vêtus de tenues matelassées grises, évoluent dans l’anonymat le plus complet : la tête encapuchonnée, ils tiennent à la main une pelle qui leur couvre le visage. Ils sont inidentifiables : pas de traits ni de sexe. Ils sont incontextualisables : pas d’environnement ni d’époque. Ils sont autant les scaphandriers astronautes, dont le pas rebondit sur les surfaces lunaires, que des guerriers samouraïs en armure. La grande trouvaille du costume est d’avoir conservé, comme seule partie visible des corps, les pieds nus aux orteils agiles, que nous observons de façon obsessionnelle, comme la dernière parcelle restante de cette individualité à laquelle, au final, nous sommes incapables de nous dérober.

Les corps s’emboîtent pour former de gigantesques machines humaines. Le mouvement change d’échelle pour former des êtres fantasmagoriques, proches de la monstruosité, entre une abstraction totale et une narration brutale. Le spectateur oscille en permanence entre le tangible et l’inconnu, entre la terre ferme et la totale apesanteur. Il est malmené en tout sens, croyant comprendre puis se perdant à nouveau dans la contemplation de l’étrange.

Plus qu’une musique, c’est une bande-son, réalisée par Nicolas Barillot d’après Henri Chopin, qui vient se fondre dans la chorégraphie, suggérant sans cesse différents environnements naturels : le monde sous-marin, les collines traversées de vent ou encore le silence étourdissant des mers lunaires. Quelques parties de texte également, dont il n’est pas permis au spectateur de connaître la provenance. Est-ce une bande enregistrée ou bien l’un des huit corps nous parle-t-il au nom de l’entité commune ?

Et toujours, comme pour finir de nous engluer dans la confusion, les grandes masses chevalines, sur lesquelles la chorégraphie déborde, servant tour à tour de banc, de refuge ou de piédestal. Ces carcasses étranges, sur lesquelles inlassablement mon regard revenait se poser, s’acharnant à comprendre comment les corps étaient disposés quand ce qui devait être une tête n’était qu’un antérieur, quand les colonnes vertébrales ne précédaient pas le cou et que de longs crins décrivaient des courbes improbables. Une véritable illustration plastique de la chorégraphie qui se déroulait sous nos yeux : le sentiment d’être en terrain familier pour finalement sombrer dans une incompréhension déroutante. Un pari réussi.

Et pourtant ! Pourtant, s’il ne me déplaît pas que l’on parle à mon intellect, je regrette infiniment que l’on ait choisi d’ignorer mes sens. Le concept en excédent peu parfois tuer l’art, constitué d’autant de matière grise que de frissons et de larmes. La danse, sensuelle par essence, semblait un peu perdue dans ce Cornucopiæ, quasi niée par l’omniprésence des corps et des silhouettes estompées : les costumes lourds et épais couvrant, à très peu de choses près, la totalité du corps, en empêchant les mouvements. La recherche de la dissimulation et de l’anonymat aboutit ainsi à un spectacle dans lequel il semble que la danse soit au service exclusif de l’expression intellectuelle.

Cornucopiæ, à traduire du latin par « corne d’abondance », un titre qui n’est pas dénué d’une certaine ironie puisque Régine Chopinot, à qui le poste de directrice du Centre chorégraphique national de La Rochelle vient d’être retiré, se trouve dans une situation financière des plus délicates. Elle a d’ailleurs choisi de donner ce même nom à la compagnie qu’elle a créée. Souhaitons-lui bonne chance ! 

Lise Facchin


Cornucopiæ, l’assassinat de l’amour, de Régine Chopinot

Centre chorégraphique national de La Rochelle

Conception et réalisation : Régine Chopinot

Scénographie, textes et costumes : Jean-Michel Bruyère

Avec : John Bateman, Tuan Anh-bui, Régine Chopinot, Alexandre Del Perugia, Gianni-Grégory Fornet, Virginie Garcia, Dennis O’Connor, Daisuke Tomita

Musique : Sébastien Mesnil

Lumières : Maryse Gautier

Centre Pompidou • place Georges-Pompidou • 75004 Paris

01 44 78 12 33

www.centrepompidou.fr

Métro : lignes 1 et 11, Hôtel-de-Ville ou R.E.R. Châtelet-les-Halles

Du 26 au 30 décembre 2008 à 20 h 30

Durée : 1 h 30

20 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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