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2 décembre 2008 2 02 /12 /décembre /2008 01:23

Autopsie d’un couple


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


Comment faire du neuf avec du vieux ? C’est le défi que se lance la compagnie flamande De Koe, qui entreprend une sérieuse tentative de dépoussiérage d’un « classique » du répertoire américain : « Qui a peur de Virginia Woolf ? », d’Edward Albee. La pièce fut un grand succès des années soixante – elle a été montée en Europe par Bergman ou Zeffirelli, avant d’être adaptée au cinéma par Mike Nichols en 1966 avec Richard Burton et Elizabeth Taylor. Elle est actuellement reprise au Théâtre de la Bastille, dans le cadre du Festival d’automne.

Une précision tout d’abord : il n’est pas plus question de Virginia Woolf dans cette pièce qu’on ne rencontre de cantatrice chauve dans la pièce d’Ionesco du même nom. L’analogie n’est pas dépourvue de sens : l’auteur fait partie d’une génération de dramaturges marqués par le « théâtre de l’absurde » et désireux de le transposer dans la réalité sociale de leur pays. Albee se sert du théâtre pour raconter à sa façon l’Amérique et ses contradictions, en l’occurrence en portant un regard satirique et cruel sur le couple moderne. (En ce sens, on peut voir en lui une sorte d’équivalent américain de Pinter.)

Or c’est justement la prééminence accordée au langage et au « délire » qui frappe dans la mise en scène de Peter Von den Eede. L’histoire est connue : un couple de quadragénaires se déchire le temps d’une nuit de beuverie devant un autre couple plus jeune, embarqué bien malgré lui dans cette interminable scène de ménage, dans ce règlement de comptes cruel qui verse progressivement dans la folie. Crise cathartique, descente aux enfers sur fond de guerre des sexes : on assiste pendant plus de deux heures à des jeux féroces, aux humiliations du mari, George, un universitaire aux ambitions déçues, martyrisé par sa femme Martha et se vengeant sur son jeune invité, Nick. À mesure que l’alcool fait tomber une à une les conventions sociales, les masques tombent et les vérités se révèlent.

Le traitement infligé par la compagnie De Koe est assez radical. Comme chez le collectif Tg Stan, autre fer de lance de la nouvelle scène belge, tout commence par une véritable installation, qui occupe le centre du plateau. Ici, un réjouissant capharnaüm de magazines empilés, que les acteurs piétineront pendant tout le spectacle, de livres en équilibre instable, de verres et de cadavres de bouteilles, comme pour symboliser les frustrations et les échecs accumulés. Ambiance jazz latino, costumes décalés ou franchement laids (comme celui de Karolien De Beck, qui joue la jeune femme, Honey), entrées et sorties qui n’en sont pas vraiment : on se plaît, peut-être avec une certaine complaisance, à jouer avec les codes de la représentation théâtrale.

« Qui a peur de Virginia Woolf ? » | Giannina Urmeneta Ottiker

On voit bien ce qui a motivé la troupe : c’est une pièce sur le mensonge et les faux-semblants, idéale pour une réflexion sur le théâtre. Dans cet ordre d’idées, on signalera cet autre choix crucial, supposé novateur mais qui ne l’est plus tellement : le « quatrième mur » invisible qui sépare les comédiens et la salle. Il n’est plus ici qu’un lointain souvenir, et les acteurs se permettent tout, y compris jouer de face et engager le dialogue avec le public du Théâtre de la Bastille, qui évidemment ne demande pas mieux que d’entrer dans le jeu.

Comme pour mieux marquer le contraste avec les années soixante, le film de Mike Nichols est diffusé discrètement (son coupé) à l’arrière du plateau pendant toute la durée du spectacle. Il y a là une intention ironique, un côté « second degré » parfaitement assumé mais qui peut irriter. D’autant plus que les comédiens butent parfois sur les mots et s’en amusent. Le texte, dans une nouvelle traduction, est en effet joué en français par des acteurs flamands, dont l’accent (assez prononcé en ce qui concerne Natali Broods et Peter Van den Eede, qui interprètent les rôles principaux) crée un curieux effet de mise à distance pour le spectateur français.

La mise en scène prend donc le contre-pied du film : le numéro de mégère infernale qui a valu un Oscar à Liz Taylor est volontairement relégué au second plan. La violence du texte s’en trouve atténuée et le psychodrame tourne à la dérision. Cependant, le duel de mots a bien lieu, et ces quatre personnages pris dans les rets du langage parviennent à nous tenir en haleine pendant deux heures vingt. En tout cas, il émane de la pièce une vraie fantaisie et une vraie drôlerie qui ne se démentent pas d’un bout à l’autre d’un spectacle somme toute très bien maîtrisé. Si la performance des quatre comédiens est à saluer, on retiendra en particulier celle de Nico Sturm, qui joue un Nick convaincant. 

Fabrice Chêne


Qui a peur de Virginia Woolf ?, d’Edward Albee

Une production De Koe

Traduction : Martine Bom

Mise en scène : Peter Van den Eede

Avec : Natali Broods, Karolien De Beck, Nico Sturm, Peter Van den Eede

Mise en place : Hanneke Van de Kerkhof

Lumière : Jan Goedemé

Son : Pol Geussens

Régie générale : Bram De Vreese et Steven Brys

Théâtre de la Bastille • 76, rue de la Roquette • 75011 Paris

Réservations : 01 43 57 42 14

www.theatre-bastille.com

Du 27 novembre au 5 décembre 2008 à 21 heures, relâche le dimanche 30 novembre 2008

Durée : 2 h 30

22 € | 14 € | 13 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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