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1 décembre 2008 1 01 /12 /décembre /2008 22:50

Cauchemar américain


Par Johana Boudoux

Les Trois Coups.com


Dans le cadre de la trente-septième édition du Festival d’automne à Paris, la compagnie anversoise De Koe, actuellement en tournée avec « Qui a peur de Virginia Woolf ? » d’Edward Albee, tient l’affiche du Théâtre de la Bastille. Immortalisée à l’écran en 1967 par le couple mythique formé par deux monstres sacrés du cinéma américain, Liz Taylor et Richard Burton, cette pièce résolument sombre et acide prend le contre-pied d’un prétendu rêve américain, qui tend aujourd’hui à se généraliser. La Cie De Koe dénonce et saccage avec un plaisir évident ce modèle de société « idéale », et offre au public une interprétation magistrale de la pièce d’Edward Albee en transposant ses enjeux majeurs dans une adaptation française qui en souligne la portée.

Martha et Georges forment un couple idéal. Un bel appartement, pas le moindre problème d’argent, de grandes ambitions, une très bonne position sociale qui inspire crainte et respect à leur entourage et notamment à Nick et Honey, leurs « amis », qui s’installent tout juste en ville, ils semblent avoir tout pour être heureux. Pourtant, cette façade suintante de bonheur et de réussite sociale ne résiste pas au huis clos auquel est convié le spectateur le temps d’une soirée. Lorsque les masques des deux couples modèles tombent sous l’écriture incisive d’Edward Albee, la mise en scène machiavélique de Koe et le jeu épatant de chacun des comédiens, le public découvre avec horreur deux mariages ratés, dont l’amour est absent, et au sein desquels tous les coups bas sont permis. Arrivisme, sadisme, mépris, ambitions avortées, hypocrisie qui règne en maîtresse renvoient, tel un miroir déformant, une image distordue à l’extrême de la vie « réelle », montrant ainsi l’opposé de la vie « parfaite » prônée par un rêve américain non moins grotesque.

En effet, toute ressemblance avec la réalité n’est pas fortuite, elle est même recherchée. L’absence de rideau plonge irrémédiablement le spectateur au cœur même de l’action, et ce, avant même que les comédiens, tous vêtus de blanc telles des incarnations vivantes de la pureté, n’entrent en scène. Une table basse au design épuré, artistiquement jonchée de bouteilles de bière vides, un sol tapissé de magazines féminins parfaitement empilés, des tableaux accrochés en grappe au bout d’un fil de fer, quelques sièges à bascule, un éclairage au néon… Le décor est une œuvre d’art contemporain en soi, comme une dénonciation de l’absurdité du matérialisme.

« Qui a peur de Virginia Woolf ? » | © Giannina Urmeneta Ottiker

Dès le début du spectacle, le public fait donc partie intégrante de la pièce, questionné par les comédiens qui recherchent toujours son approbation, l’invitant directement à observer voire à participer à la noirceur des jeux auxquels ils se livrent, poussant ainsi à son paroxysme la caricature sociale en mettant le spectateur dans la position du voyeur. Et ce n’est pas non plus un hasard si Nick et Honey attendent sur scène, visibles du public, d’être invités à se joindre à leurs hôtes. L’absence de porte d’entrée ou de cloison quelconque, tout comme l’absence de rideau, renforcent le sentiment voulu par la mise en scène qu’aucune frontière n’existe entre la scène et la salle, et par conséquent entre le rêve et la réalité, la seule échappatoire visuelle située en point de chute étant une télévision… projetant le film de Mike Nichols, inspiré de la pièce.

Servie par un casting incroyablement talenteux, cette adaptation française de Qui a peur de Virginia Woolf ? vaut vraiment le détour. Les quatre comédiens se livrent sans limites à une exploration en profondeur de la peur de la réalité, que renvoie l’image du Grand Méchant Loup (the Big Bad Wolf, en anglais), franchissant la mince frontière entre crainte et folie avec un naturel déconcertant. Natali Broods est totalement insaisissable dans son rôle de Martha. Peter Van den Eede, lui, campe à merveille le rôle du mari ambitieux prêt à tout pour diriger un jour la faculté d’histoire, y compris à accepter que sa femme le trompe avec le nouveau professeur de biologie aux dents longues, interprété de façon franchement saisissante par Nico Sturm. Karolien De Beck, quant à elle, incarne avec beaucoup de justesse et d’humour le rôle de Honey, fausse naïve mariée à Nick suite à une grossesse nerveuse dont elle ne cesse de payer le prix. 

Johana Boudoux


Qui a peur de Virginia Woolf ?, d’Edward Albee

Production : De Koe

Traduction : Martine Born

Mise en place : Hanneke Van de Kerkhof

Avec : Natali Broods (Martha), Karolien de Beck (Honey), Nico Sturm (Nick), Peter Van den Eede (Georges)

Lumière : Jan Goedemé

Son : Pol Geusens

Régie générale : Bram de Vreese et Steven Brys

Production et diffusion : Marlene De Smet

Assistante de production : Hilde Kenens

Théâtre de la Bastille • 76, rue de la Roquette • 75011 Paris

www.theatre-bastille.com

Réservations : 01 43 57 42 14

Du 27 novembre au 5 décembre à 21 heures, relâche le dimanche 30 novembre 2008

Durée : 2 h 30

22 € | 14 € | 13 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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