Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
1 décembre 2008 1 01 /12 /décembre /2008 16:25

Une modernité à contretemps


Par Estelle Gapp

Les Trois Coups.com


Au Théâtre de la Cité-Internationale, Daniel Jeanneteau et Marie‑Christine Soma présentent trois pièces courtes d’un auteur allemand inconnu, mort sur le front russe en 1915. Mais, si l’homme fascine par son destin tragique, l’œuvre laisse perplexe, passant du réalisme à l’expressionnisme, du fantastique à l’absurde. Malgré une direction d’acteurs remarquable et une scénographie ingénieuse, l’ensemble se perd en longueur et laisse une impression d’incohérence.

Prologue. L’intention était belle. En montant ces trois pièces courtes sous la forme d’un triptyque, Daniel Jeanneteau et Marie‑Christine Soma rendent hommage à un auteur allemand méconnu, August Stramm, mort sur le front en Russie en 1915, à l’âge de quarante ans. En réunissant ces trois pièces – Rudimentaires, la Fiancée des Landes, Forces – écrites à la même époque (1912-1915), le projet souligne l’urgence d’une écriture frénétique, traversée par de multiples influences : le réalisme, le symbolisme, l’expressionnisme. Malheureusement, l’unité du dispositif scénique (des cloisons de verre coulissantes) et le talent remarquable des comédiens ne suffisent pas à donner de la cohérence à l’ensemble.

« Feux » | © Élisabeth Carecchio

Acte I. La première pièce, Rudimentaire, est peut-être la plus pertinente de la trilogie. Écrite en 1913, elle montre la misère dans sa réalité la plus contemporaine, avec les mêmes symptômes qu’aujourd’hui : l’illettrisme (le personnage de Jean-Louis Coulloc’h tente de déchiffrer un mot : « ru-des-mantaïres » ; on croit entendre « rue des Martyrs », qui n’est pas si éloigné de la vérité), la prostitution (la jeune femme, interprétée par Julie Denisse, veut elle aussi « gagner » de l’argent), le squat (le couple dort sur un matelas gonflable posé à même le sol, au milieu de débris de vaisselle en plastique). Mais, si le sujet reste tristement d’actualité, traité dans un décor froid qui rappelle les cages des laboratoires scientifiques, l’interprétation distanciée des comédiens introduit une ironie dérangeante : malgré ses pauses impertinentes, la jeune femme ne nous fait pas rire. Au-delà de la provocation, on ressent la détresse du personnage, exposé à une double violence, sociale et conjugale (pauvreté, prostitution, agression physique). Figure atemporelle, elle est aussi la mère infanticide, qui pleure son enfant mort, victime expiatoire du désespoir.

Acte II. Dans la Fiancée des Landes, la comédienne se réapproprie une intériorité et une fragilité bouleversantes : « J’ai peur », dit-elle. « On a tous peur », répond l’homme. Hantée par ses propres démons, elle croit voir ressurgir les fantômes menaçants de ses parents. À l’époque où Freud publie Totem et tabou, August Stramm interprète à sa façon la quête de l’origine comme nostalgie de la patrie : « Ma patrie à moi, ce sont les Landes », dit-elle. Dans la semi-obscurité de nos pulsions inconscientes, Éros flirte avec Thanatos, et le meurtre surgit en même temps que la déclaration d’amour. Pleine de mystère, à l’opposé du réalisme social de Rudimentaire, cette seconde pièce emprunte au fantastique, avec ses ombres, ses spectres, son inquiétante étrangeté.

« Feux » | © Élisabeth Carecchio

Acte III. Incontestablement, Forces est un véritable tour de force : une écriture fragmentée, un jeu radical, une scénographie épurée. Écrite dans les tranchées de la Somme en 1914, la pièce porte les stigmates de la guerre : le texte y vole en éclats, comme un obus. Le désir de vengeance y fait rage et saccage la beauté. On y embrasse des morts, on y mutile des vivants. Les comédiens excellent dans leur jeu, désarticulé, déshumanisé. Au bord de la folie et de l’hystérie, la femme fatale (époustouflante Dominique Reymond) rappelle les personnages du théâtre de l’absurde : « Absurde ! », « Mensonge ! », crie-t-elle. Protagonistes quasi muets d’une tragédie inévitable, les autres comédiens apparaissent comme des silhouettes en noir et blanc, issues du cinéma expressionniste allemand.

Épilogue. Au-delà d’une véritable performance physique, la présence des comédiens ne suffit pas à créer un lien cohérent, sensible, entre les trois pièces. Chaque œuvre impose son univers, toujours plus singulier, comme autant d’étapes vers la perte du langage : « Où y a-t-il des paroles pour ce que nous vivons. Misérables bousilleurs », interroge l’auteur dans sa correspondance de guerre. Le spectateur se perd dans les méandres d’un imaginaire tortueux, torturé : « Rien n’est vrai et tout est mensonge » ; « Là-haut ici-bas, tout est absurde. Non-sens. Qu’est-ce que le sens ? », écrit August Stramm. Comme un cri d’outre-tombe, ces trois pièces sont de fascinantes variations sur la mort, la folie, la déréliction. Mais n’auraient-elles pas gagné à être montées séparément ? Car, comme l’espère l’auteur lui-même, à propos de Forces : « La pièce doit assumer son propre devenir et montrer si elle en est capable » (Lettre à Nell et Herwarth Walden, 21 mars 1915). Dans cette mise en scène très contemporaine, l’œuvre de Stramm révèle une modernité paradoxale : l’ironie grinçante de Rudimentaire contraste avec la gravité du propos, la Fiancée des landes ressemble à un conte fantastique de Maupassant, et Forces semble annoncer Ionesco. Une modernité à contretemps, issue d’un destin contrarié ? 

Estelle Gapp


Feux : trois pièces courtes (Rudimentaire, la Fiancée des landes, Forces), d’August Stramm

Mise en scène, scénographie, lumières : Daniel Jeanneteau,
Marie-Christine Soma

Traduction : Huguette et René Radrizzani (éd. L’Act Mem)

Avec : Axel Bogousslavsky, Jean-Louis Coulloc’h, Julie Denisse, Mathieu Montanier, Dominique Reymond

Assistante à la mise en scène : Adèle Chaniolleau, Rémy Barché

Création costumes : Olga Karpinsky

Assistante costumes et habillage : Élisabeth Cerqueira

Assistante lumières : Anne Vaglio, Pauline Guyonnet

Son : Isabelle Surel

Théâtre de la Cité-Internationale • 17, boulevard Jourdan • 75014 Paris

Réservations : 01 43 13 50 50

Du 27 novembre au 20 décembre 2008, à 20 heures les lundi, mardi, vendredi ; à 19 heures les jeudi et samedi ; à 17 heures les dimanches, (relâche exceptionnelle le dimanche 30 novembre 2008), relâche les mercredis

Durée : 1 h 55

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Cécile 17/08/2009 11:49

Pour découvrir en image les trois pièces de "Feux", vous pouvez retrouver des extraits du spectacle enregistrés lors d'une représentation au théâtre Le Quai à Angers sur http://www.lequai.tv/fr/bdd/video_id/214

Rechercher