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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Karabine Klaxon rayonne
Un vendredi après-midi au Nouveau Théâtre de Montreuil. J’entre dans une salle bourrée à craquer d’enfants. Assis dans les fauteuils rouges, ils rigolent, ils jouent, heureux d’être ailleurs qu’en classe, en « sortie ». Je me réjouis de savoir que ces petits sont exposés au spectacle vivant. J’admire et j’applaudis les instituteurs qui partagent leur passion de l’art et de l’enseignement avec leurs élèves. Et je prie que le spectacle soit à la hauteur. Dès les premières minutes, je respire plus sereinement. La chorégraphe Carolyn Carlson ne prendra pas les enfants pour des idiots. Elle profitera plutôt de ce spectacle pour créer un univers onirique foisonnant et captivant.
L’esthétique de la mise en scène me fait penser à celle de Robert Wilson quand il a théâtralisé les
Fables de La Fontaine à la Comédie-Française. Dans les deux cas, les décors sont épurés, et les allusions visuelles laissent la plus grande place à l’imagination. Si Carlson s’adresse
expressément aux plus jeunes, elle ne se complaît pas dans une vision stéréotypée du monde de l’enfance. Nous sommes à mille lieues des plateaux d’émissions de télévision « jeune
public », où les couleurs criardes et les nombreux accessoires tendent à annihiler toute capacité de perception.
Ici, au contraire, les interprètes, le musicien et la mise en scène respectent la sensibilité nuancée des petits. Et ils saluent l’immense capacité des enfants à comprendre et à réagir à la beauté. La poésie opère par la grâce d’un geste ou d’un costume. Le héron, rassurant et majestueux, fabriqué avec des matériaux de récupération est un animal de légende, tout droit issu des rêves. Mi-homme, mi-oiseau, magnifique dans son ambiguïté.
Car il ne s’agit pas non plus de simplifier le monde des rêves ou de la réalité. Avec une clairvoyance rare, Carolyn Carlson n’ignore pas les angoisses des enfants. Elle les intègre dans les rêves de son héroïne Karabine. Le « doudou » rouge de la petite fille est donc le fil conducteur du spectacle. Quand elle le perd, des visions plus menaçantes font leur apparition. Une sorcière, silhouette sombre, mains blanches et visage invisible tente de s’emparer de notre petite Karabine. Mais, avec l’arrivée d’autres personnages plus rassurants et comiques, la sorcière s’évapore. La logique du rêve est toujours en action. Plutôt qu’un récit linéaire, la chorégraphe opte pour une série d’apparitions oniriques : certaines comiques et burlesques, d’autres effrayantes et cauchemardesques.
Je m’aperçois que je n’ai pas encore parlé de danse. Et, pourtant, celle-ci est au centre du spectacle. Le mouvement comme expression, comme point de départ pour l’imagination : telle semble être la devise de Carlson. De nombreuses formes de danse se côtoient. Des portés rappellent les grands opéras classiques. Une petite démonstration de claquettes imite le style des comédies musicales américaines. Mais, au détour d’un rêve, il y a aussi un numéro de cirque, où la danseuse se hisse sur une barre portée par deux danseurs. Et, toujours, le principe que la danse est là pour servir l’imagination et non pas pour être admirée en elle-même.
Idem pour la musique qui accompagne, qui souligne, qui enrichit. L’homme-orchestre Jalalu-Kalvert Nelson alterne sur scène chants abstraits et morceaux de trompette. Électro, jazz, sonorités africaines sont juxtaposées et mélangées pour devenir la bande-son idéale de songes riches et chaotiques.
Ce spectacle offre du rêve et de la culture aux petits. Non, je me corrige : ce spectacle aiguise l’imagination et la curiosité de tous. Les rêves de Karabine sont une fenêtre ouverte sur une création exigeante, légère et poétique. Le beau cadeau d’une grande chorégraphe. ¶
Anne Losq
Les Trois Coups
Les Rêves de Karabine Klaxon, de Carolyn Carlson
Chorégraphie : Carolyn Carlson
Musique : Jalalu-Kalvert Nelson
Lumières : Freddy Bonneau
Costumes : Chrystel Zingiro
Masques, accessoires : Gilles Nicolas
Avec : Flavien Bernezet, Kevin Bruneel, Céline Maufroid, Yohanne Tété, Christina Santucci
Nouveau Théâtre de Montreuil • 10, place Jean-Jaurès • 93100 Montreuil
Réservations : 01 48 70 48 90
Du 27 novembre au 2 décembre 2008 (groupes scolaires)
Représentation tout public le 29 novembre 2008
6 € | 9 €
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