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29 novembre 2008 6 29 /11 /novembre /2008 14:09

À suivre


Par Élise Noiraud

Les Trois Coups.com


Le Théâtre du Soleil accueille pour sa sixième édition le festival « Premiers pas ». Dans les murs de la Cartoucherie, donc, de jeunes troupes sélectionnées pour leurs projets de théâtre engagé, exigeant, collectif, s’impliquent dans la gestion de ce festival tout en se produisant sur scène. Un très beau pari, qui fait flotter lumière et chaleur sur le lieu en ces froides nuits de novembre.

Ce soir, je vais voir Procès ivre de Koltès par le groupe Armes de construction massive. Malgré mon envie de ne dire que du bien de ce festival, je dois avouer que mon ressenti face à ce spectacle est plutôt mitigé. Bien embêtée, je me demande si on peut avoir la même exigence envers une jeune troupe qu’envers des professionnels aguerris. Et après réflexion, je pense que c’est le moindre des respects que l’on puisse leur témoigner. Le premier des encouragements, aussi.

Donc, le collectif Armes de construction massive a choisi de monter Procès ivre de Koltès. S’inspirant de Crime et châtiment de Dostoïevski, l’auteur nous livre ici une pièce construite tel un mauvais rêve. Six jours durant, Raskolnikov tourne sans fin dans les brumes de son crime, poursuivi par ses fantômes, dans une ronde étourdissante, sordide et chaotique. Un texte très difficile et dont la mise en scène représente un sacré défi.

Et, pour une part, le défi est relevé. La mise en scène d’Hélène François et Émilie Vandenameele, très visuelle, fonctionne intelligemment par images. L’espace scénique qu’elles nous proposent trouve son relief et sa texture dans l’agencement des corps dans l’espace. Un grand esthétisme émane souvent des diagonales créées par les comédiens, qui modèlent le plateau en permanence, créant des espaces intimes comme des espaces ouverts. Et notre œil, stimulé par ces instantanés à la beauté évanescente, se plaît à passer du vaste à l’infime. Les très beaux costumes de David Messinger esquissent des lignes proches de l’onirisme. On est autant subjugué par les personnages, parfaitement dessinés individuellement, que par les images, dessinées collectivement par ces corps chaotiques.

Néanmoins, la cohésion d’ensemble peine à s’établir au-delà des effets visuels. Et c’est la limite majeure de ce spectacle. On a du mal à sentir l’échange entre les personnages, le lien, le liant. On ne comprend pas, ou peu, leur parcours. Quelque chose semble se passer, là-bas, sur scène, quelque chose qui semble être important, grave souvent, tragique parfois, mais il nous manque les clés pour comprendre de quoi il s’agit. Et on finit, en tant que spectateur, par se sentir peu à peu exclu de ce parcours.

Alors, on se concentre sur autre chose. Sur les petites actions qui semblent vouloir nous dire quelque chose, mais qu’on ne saisit pas (lettres étalées par terre, billets tombés, que l’on glisse ostensiblement dans sa poche). Sur les corps parfois mal gouvernés (décors que l’on fait tomber, comédiens qui manquent de se blesser quand ils courent ou tournent). Autant de choses que l’on pardonnerait ou qu’on ne remarquerait même pas si l’essence de cette pièce nous touchait, simplement.

Et pourtant, on est parfois touché, emmené par certains personnages, certains échanges. Il me semble que c’est lorsque les comédiens nous offrent le texte généreusement, sans volonté, sans force, sans vouloir ramener à eux, qu’ils deviennent émouvants. Ainsi, Eurydice el-Etr, sincère et désarmée, nous offre une mère extrêmement touchante. Mais, souvent, les mots deviennent paradoxalement les plus grands ennemis des comédiens. En s’écoutant trop, ceux-ci peinent parfois à se mettre réellement au service du texte et oublient de créer des personnages vivants, réels, existants. Malheureusement, les mots ne suffisent pas, et le texte le plus bouleversant peut devenir vaguement ennuyeux s’il ne prend pas chair, de l’intérieur.

Je demeure donc dubitative, mais intéressée, et dans l’espoir que cette jeune troupe amène peu à peu son travail à maturation. L’envie de faire entendre Koltès ne doit pas prendre le pas sur la nécessité de parler à un public, le plus large possible. On ne peut pas en rabattre sur cette exigence, jamais. Et je fais le pari que le groupe Armes de constructions massives a tout à la fois le talent et l’intelligence pour ramener plus nettement cet enjeu essentiel au cœur de ses futures créations. 

Élise Noiraud


Procès ivre, de Bernard-Marie Koltès

Groupe Armes de constructions massives • Premier Pas, festival de troupes théâtrales • Théâtre du Soleil • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

01 43 74 24 08

infos@premiers-pas.fr

www.premier-pas.fr

Mise en scène : Hélène François et Émilie Vandenameele

Avec : Pierre Devérines, Joachim Salinger, Clément Bernot,
Romain Sandère, Hélène François, Eurydice el-Etr,
Thomas Poitevin, Émilie Vandenameele, Lucrèce Carmignac

Costumes : David Messinger

Lumière : Thibault Joulié

Vidéo : Axel Philippon

Régie : Mathieu Vigier et Thibault Joulié

Théâtre du Soleil • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 74 24 08

Du 1er novembre au 12 décembre 2008 : le 1er novembre à 20 heures, 2 novembre à 17 heures, 5 novembre à 21 heures, 12 novembre à 19 heures, 21 novembre à 19 heures et 21 heures, 27 novembre à 21 heures, 4 décembre à 19 heures, 12 décembre à 19 heures, dimanche à 17 heures, relâche les 10, 20, 21, 24 novembre et le 1er décembre

Durée : 1 h 20

15 € | 12 € | 10 € | 7 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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