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28 novembre 2008 5 28 /11 /novembre /2008 23:58

Vivant, drôle et émouvant


Par Lise Facchin

Les Trois Coups.com


Un jeudi d’hiver, une invitation pour la générale de « Coriolan » de Shakespeare au lointain Théâtre des Amandiers. Si je dis lointain, c’est à cause du R.E.R. A, invention technologique merveilleuse qui permet de faire cinq station en quarante-cinq minutes… Il a fallu marcher dans le froid et le vent à travers le paysage bucolique de la charmante petite bourgade de Nanterre avant que de parvenir au théâtre, joyau architectural de la fin des années soixante-dix.

J’attrapai à la hâte un sandwich, que j’arrosai du verre de picrate annuel et, regardant alentour, je m’aperçus avec un certain étonnement que, dans la cafétéria du théâtre, nous n’étions pas plus de trente pour cette générale. Le public était de surcroît d’une variété surprenante : des apprentis-comédiens aux professeurs de littérature élisabéthaine, des vieux cuirs patinés aux feutrines griffées. C’est alors que de gentils messieurs sont venus nous prier d’entrer en salle et de nous installer. En pénétrant dans la « grande salle », le trac me tordit l’estomac : et si ce spectacle dont j’attendais tant s’avérait être aussi pathétique que les Justes du Théâtre de la Bastille ?

Lorsque nous estimons le travail d’un artiste, quel que soit son médium, l’exigence est aiguisée et le regard critique porté à son paroxysme. Plus nous considérons un artiste comme l’un de ceux qui flottent au-dessus des masses, moins nous sommes convaincus d’avance. Car ce jugement fait que nous plaçons de grandes espérances en lui et que son travail devient « mission » puisque nous le plaçons en tête. Que deviendrions-nous si celui qui trouvait grâce à nos yeux cédait tout à coup à la facilité ?

Un plateau vide, des pans de murs sur toute la hauteur de la scène, couleur sombre du béton ciré ; une vanne d’évacuation couverte d’une grille circulaire au milieu des planches ; deux sorties à jardin, deux sorties à cour et un renfoncement formé par les murs en fond de scène. Voilà de quoi se compose le plateau lorsque nous entrons dans la salle : ce n’est rien d’autre qu’un volume. Un groupe de comédiens en costume indéfini entrent en scène, viennent se placer en ligne face à nous et s’inclinent, la lumière de la salle éclairant encore nos visages. Nous sommes déstabilisés. Le spectacle a-t-il déjà commencé ? Les comédiens sont-ils déjà revêtus de leur personnage ?

C’est alors que, nos cerveaux occupés à retrouver le chemin de la compréhension, un geste brusque, une détonation, le noir et un combat enragé sont venus achever de nous déstabiliser tout en nous replaçant dans la grille de lecture dramatique. La vanne d’évacuation est devenue un puits de lumière constituant la seule source du plateau, éclairant tour à tour dans une ambiance fantasmagorique les différents visages des combattants. Le spectacle avait commencé. Et quel ! Comment, pourtant, rendre justice à ce travail sans ôter tout mystère ? Comment vous en parler tout en gardant vierge la surprise ? C’est la grande délicatesse de l’exercice critique, que celui qui n’a pas vu l’œuvre demeure libre de son jugement et de ses émotions et que celui qui la connaît puisse développer un jugement argumenté.

Pour commencer, rendons mille grâces à ce metteur en scène ingénieux, fin, esthète sans sophistication, poète sans éructation technologico-snobinarde et portant enfin le théâtre sur ses tréteaux comme le seul écrin qu’il mérite. Comme il bon de voir qu’il existe encore des hommes qui servent un théâtre ne cherchant pas à se faire plus gros que le bœuf ! Enfin de la simplicité grandiose ! Enfin une démarche esthétique sans chichis, sobre et grave ! Enfin du panache ! C’est une merveille de lumières, de suggestions spatiales, de constructions colorées. Schiaretti fait de la peinture théâtrale, on pourrait presque parler de compositions picturales tant la couleur, le mouvement et la lumière sont dispensés avec précision. Chaque élément de mise en scène est à sa place et ne saurait être ailleurs.

« Coriolan » | © Christian Ganet

Le tour est d’autant plus impressionnant que cette pièce de Shakespeare se prête fort peu à la scène. En effet, cette œuvre très portée sur la réflexion politique est également fort longue (près de quatre heures) et peut être envisagée comme un essai sous forme théâtrale. C’est une pièce de haute volée intellectuelle, dont la trame se déroule à l’époque de la Rome archaïque. Des luttes verbales entre tribuns et plébéiens, des insurrections populaires, des batailles, voilà les situations principales que l’on trouve tout au long du texte. Des situations où la dramaturgie n’est donc pas naturelle et qu’il fallait extraire à force d’intelligence et d’imagination. En s’attaquant à ce texte, il était facile de plonger les spectateurs dans l’irrémédiable ennui. Mais, non content d’éviter cet écueil, Christian Schiaretti a su rendre vivant, drôle et émouvant ce texte de théorie politique…et avec si peu : une tente, des drapeaux, un cadre, quelques chaises… En utilisant un élément de détail, il parvient à suggérer tout un monde à son spectateur.

La seule faiblesse du spectacle semble toutefois résider dans l’inégalité choquante entre les différents acteurs. Dans cette pièce où plus d’une cinquantaine de personnages apparaissent, une trentaine de comédiens se relaient. Cela commence à faire du monde. Nombre de seconds rôles étaient tenus avec brio par des comédiens tels que Damien Gouy ou Jérôme Quintard. À l’inverse, quelques rôles plus importants ne donnaient pas satisfaction, comme celui de Tullus Aufidus par Dimitri Rataud, dont le manque de profondeur dans l’exploration de son personnage était hélas mis en exergue par la puissance de jeu de Laurent Bertin (Ménénius Agrippas), tout simplement magnifique et hilarant, ou encore d’Hélène Vincent (Volumina), qui explose littéralement.

Celle-ci, terrifiante de force et de présence, d’une profondeur de jeu merveilleuse, d’une justesse à toute épreuve, interprète la mère de Coriolan, une femme dominatrice au caractère dur et belliqueux. Le spectateur se laisse prendre dans les filets de son langage corporel, de sa voix aux inflexions variées et surprenantes ; changeante et souple, elle si petite et menue, semble tour à tour un dragon de flammes, une mère folle, une sainte au martyre ou une fière amante. Une actrice tout simplement époustouflante. Un coup de chapeau doit également être donné à Wladimir Yordanoff (Coriolan), qui, bien que légèrement trop âgé pour le rôle (le fait que Coriolan et sa mère semblent du même âge ne fait qu’ajouter de l’ambiguïté à leur relation… Parti pris ?), s’en sort avec éloquence, intelligence et une énergie hors du commun, quoique l’on regrette parfois certains emportements et autres éclats de voix légèrement surfaits.

La question qui se pose ici est, il me semble, celle de la disparition des directives de jeu des metteurs en scène qui, de plus en plus, se reposent sur l’autonomie des comédiens, sur leur talent et leur expérience du métier. S’il est vrai que diriger des comédiens est une tâche ardue proche de l’ascension de l’Éverest, il s’agit néanmoins d’un des fondamentaux du travail menant à la création d’un spectacle. La direction d’acteur joue le rôle de diapason, elle lie les comédiens dans une même tonalité, elle permet l’harmonie. Faute de quoi, nous assistons à l’assemblage dissonant de plusieurs individualités qui jouent leur partition sur des tonalités différentes sans qu’elles ne puissent se rejoindre.

Une mise en scène audacieusement simple, belle et intelligente, des comédiens inégaux mais quelques acteurs de génie : un spectacle dont je suis sortie, ce qui ne m’était pas arrivé depuis plusieurs années, avec l’envie de croire de nouveau au théâtre. Monsieur Schiaretti, cette fois encore, vous ne m’avez pas déçue, et je vous salue bien bas. 

Lise Facchin


Coriolan, de William Shakespeare

www.tnp-villeurbanne.com

Mise en scène : Christian Schiaretti

Texte français : Jean-Michel Déprats

Avec : Stéphane Bernard, Roland Bertin, Laurence Besson, Pascal Blivet, Olivier Borle, Mohamed Brikat, Jeanne Brouaye, Armand Chagot, Jérémie Chaplain, Philippe Dusigne, Gilles Fisseau, Julien Gauthier, Jacques Giraud, Nicolas Gonzales, Damien Gouy, Sylvain Guichard, Benjamin Kerautret, Claude Kœner, Aymeric Lecerf, David Mambouch, Clément Morinière, Daniel Pouthier, Loïc Puissant, Jérôme Quintard, Dimitri Rataud, Alain Rimoux, Juliette Rizoud, Julien Tiphaine, Jacques Vadot, Clémentine Verdier, Hélène Vincent, Wladimir Yordanoff

Lumières : Julia Grand

Son : Michel Maurer

Costumes : Thibaut Welchlin

Scénographie : Loïc Thiénot

Coiffures et maquillage : Nathalie Charbaut

Directeur des combats : Didier Laval

Assistantes : Laure Charvin-Gautherot, Naïd Azimi

Assistant aux costumes : Jean-Philippe Blanc

Assistants au son : Laurent Dureux, Éric Georges, Olivier Renet, Pierre Sauze

Conseiller dramaturgique : Gérald Garutti

Production T.N.P.-Villeurbanne | Coréalisation Théâtre Nanterre-Amandiers, Festival d’automne à Paris

www.nanterre-amandiers.com

Théâtre Nanterre-Amandiers • 7, avenue Pablo-Picasso • 92000 Nanterre

R.E.R. A - Nanterre-Préfecture + navette

Réservations : 01 46 14 70 00

Du 21 novembre au 19 décembre 2008, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 15 h 30

Durée : 3 h 45 (avec entracte)

25 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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