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28 novembre 2008 5 28 /11 /novembre /2008 18:10

Du parquet aux planches


Par Johana Boudoux

Les Trois Coups.com


« Ni salaud lumineux, ni avocat de la terreur » : il est difficile de cerner Jacques Vergès. En effet, tantôt méprisé, haï, tantôt admiré, cet avocat brillant, mondialement connu pour son C.V., sur lequel figurent les plus « grands » criminels de notre époque tels Slobodan Milosevic ou Klaus Barbie, ne laisse personne indifférent. Fidèle à sa conviction que tout homme, quel que soit son crime, a le droit d’être défendu, c’est pourtant en toute humilité que Jacques Vergès se livre, sur la scène du Théâtre de la Madeleine à Paris, à un monologue théâtral aux allures d’autoprocès. Sa toute première pièce, ironiquement baptisée « Serial plaideur », est porteuse d’une grande leçon d’humanité, pourvu que l’on daigne l’aborder de façon philosophique, c’est-à-dire abstraction faite de tout préjugé.

À peine les lumières de la salle éteintes, c’est dans un silence surprenant car presque religieux que le rideau rouge se lève. Me Vergès, debout devant son bureau, interpelle d’emblée le public : « Mesdames, messieurs, je suis sûr que certains d’entre vous, me voyant ici, sur une scène de théâtre, se demandent si la place d’un avocat n’est pas plutôt au palais de justice, opposant ainsi la gravité supposée d’un procès à la prétendue frivolité d’un spectacle ».

Afin d’étayer cette entrée en matière, Jacques Vergès conte alors la tragédie d’« Antigone » de Sophocle, construite à la manière d’un procès, la théâtralité du procès de Jeanne d’Arc, ou encore l’adaptation littéraire du procès d’Antoine Berthet, plus connu aujourd’hui sous le nom de Julien Sorel. Ces procès, rendus respectivement dans l’Antiquité, au Moyen Âge et à l’époque moderne, sont tous trois ce qu’il appelle des « procès de rupture », c’est-à-dire des procès qui confrontent un accusé et un juge se référant à des valeurs différentes, voire antagonistes. Pourtant, ces criminels du passé sont devenus des héros de l’histoire, du théâtre et de la littérature, et ce, précisément pour leur humanité.

Mais Jacques Vergès fait bien plus que de soulever la parenté évidente entre tragédie, roman et procès. Partant du principe que le crime n’existe pas dans le règne animal et que, par conséquent, il ne peut être perpétré que par l’homme, Jacques Vergès met en exergue la part d’humanité inhérente à tout criminel. À cet égard, il rappelle avec humour le déroulement de l’enquête qui a précédé le procès de Jack l’Éventreur, au cours de laquelle, après que l’on eut inculpé des individus considérés de par leur origine comme « différents », tout le monde avait finalement soupçonné tout le monde d’être capable d’un tel crime.

Qu’il s’agisse d’Antigone, de Jeanne d’Arc, d’Antoine Berthet, de Jack l’Éventreur, ou même de Djamila Bouhired, ancienne poseuse de bombes pour le F.L.N. devenue légende vivante en Algérie après avoir éclaté de rire à l’annonce de sa condamnation à mort, le criminel reste toujours un homme ou une femme, dont les valeurs, bien que contraires à la loi en vigueur, n’en sont pas moins défendables. Et c’est précisément le rôle de l’avocat que d’assurer leur défense. Car, comme le rappelle Me Vergès, défendre, ce n’est en aucun cas excuser ou justifier un crime, c’est le comprendre. En s’appuyant sur le Paradoxe du comédien de Diderot, Jacques Vergès met ici en lumière ce qu’il appelle le « paradoxe de l’avocat ». Comme le comédien face à son rôle, l’avocat doit « non pas s’identifier à la cause de l’accusé, mais s’en laisser imprégner pour comprendre ce qui s’est passé. Encore une fois, comprendre ne veut pas dire justifier, minimiser, absoudre. Comprendre, c’est au contraire armer la société pour que le crime ne se reproduise pas ».

Serial plaideur présente néanmoins une faiblesse réelle en matière de mise en scène. En effet, les déplacements qu’il effectue péniblement et sans raison apparente autour de son bureau entravent parfois le discours de Jacques Vergès. Néanmoins, force est de constater que le public, captivé, reste suspendu aux lèvres du maître. En asseyant le spectateur non pas sur un simple siège de théâtre mais sur la chaire du juge, Jacques Vergès relève la gageure, rarement hasardée dans les pièces contemporaines, de rendre au théâtre sa fonction première, c’est-à-dire de faire réfléchir le spectateur en transposant le débat sur une scène. Une plaidoirie théâtrale à ne manquer sous aucun prétexte. 

Johana Boudoux


Serial plaideur, de Jacques Vergès

Avec : Jacques Vergès

Adaptation : Louis-Charles Sirjacq

Réalisation : Marie Nicolas et Louis-Charles Sirjacq

Décor et lumière : Marie Nicolas

Équipe technique : Christian Aline, Christian Drillon, Brigitte el-Bar, Jean-Michel Gay, Francis Bardou, Anne Rochefort, Yann Ferret, Karl Gobyn, Arthur Guiot, Maryline Quelin, Pierre-Édouard Proffit, Fabien Rios, Léo Thévenon

Photos : Dunnara Meas

Théâtre de la Madeleine • 19, rue de Surène • 75008 Paris

Réservations : 01 42 65 06 28 • 08 92 68 36 22

Du 21 septembre au 29 décembre 2008, reprise du 20 janvier au 20 avril 2009, le dimanche à 18 heures et 21 heures, le lundi à 21 heures

Durée : 1 h 30

10 € | 14 € | 22 € | 30 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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