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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Enthousiasmant
Le spectacle commence par une minute de silence. « Une minute de silence pour nos morts », comme nous l’explique le metteur en scène, en mémoire de Sembène Ousmane, l’auteur, décédé en 2007, et de Marie-Augustine Diatta, comédienne, décédée en 2002. Le public se lève. Bien obligé de prendre part, lui aussi, physiquement, à cette démarche. D’en être lui aussi acteur. C’est à ce moment précis que nous sortons de la passivité. Que nous devenons impliqués, partie prenante d’une pièce qui fait bouger les lignes du rapport scène-salle. Et qui nous rend tous créateurs de ce moment d’échange qu’est la représentation.
Ce qui frappe d’abord, c’est la formidable énergie qui se dégage de ce spectacle. Une énergie que la troupe est allée puiser tout droit dans l’évènement historique qu’elle nous raconte, à savoir la plus longue grève que l’Afrique ait connue. L’épisode s’étend d’octobre 1947 à mars 1948. Six mois durant lesquels les cheminots du Dakar-Niger ont cessé le travail en déployant de nombreux motifs de revendication. Six mois de pauvreté croissante, de difficultés, de doutes, mais surtout de débats, d’échanges, d’acharnement, qui ont abouti au succès de leur lutte.
Et si le dénouement est heureux, c’est surtout le parcours politique et collectif qui est ici relaté et qui amène une telle vitalité sur scène. On regarde avec fascination l’élan que la lutte insuffle dans ces hommes et ces femmes. Les comédiens de Hugues Serge Limbvani ont su se mettre au service de cet élan et s’impliquent remarquablement sur le plateau, toujours tendus vers un but collectif. Les tableaux de groupe et les moments de danse, beaux et efficaces, nous parlent du combat au même titre que les moments de débat. On est heureux, en tant que spectateur, d’être simplement emballé, emmené par le rythme, la musique, les corps en mouvement. Les instruments et les percussions relaient les mots, et inversement, dans un dialogue harmonieux et fertile.
Hugues Serge Limbvani a choisi de séparer le plateau en plusieurs espaces. Le monde des patrons blancs, en hauteur, ne rencontre jamais le monde de la rue, à l’avant-scène, qui lui-même est séparé du lieu des débats syndicaux, sur les côtés des gradins. Une sensation étonnante émerge de ces choix spatiaux : le public a l’impression d’être l’élément fédérateur, qui lie, par sa simple présence, ces différents univers. C’est bien à lui qu’on parle, c’est à lui qu’on raconte une histoire. En ce sens, les Bouts de bois de Dieu va souvent chercher vers la tradition du conte. La narration, rendue fluide par un personnage de conteur, ne se perd jamais du côté du bavardage ou de la restitution historique pesante. Les arrêts sur image, les flash-back, loin de scléroser la pièce, lui donnent vie et respiration.
Et cela tient probablement au fait que ce que les Bouts de bois de Dieu ont à nous dire dépasse largement le cadre de cette pièce, et même de cette épisode de l’histoire africaine. Ils nous parlent de la lutte populaire, de l’espace du débat et de l’engagement qui forme ce que l’on appelle le politique. De l’exigence et des sacrifices individuels que réclame l’amélioration collective. Des risques jamais éteints de dérives extrémistes même au sein des luttes les plus nobles. Un spectacle qui, sans jamais lâcher l’exigence réjouissante d’être beau, pose de vraies questions sur la nécessité de la lutte. À recommander en particulier à tous ceux qui se demandent de quel bois (ou bout de bois) le socialisme français pourrait bien se chauffer dans les temps à venir. ¶
Élise Noiraud
Les Trois Coups
Les Bouts de bois de Dieu, d’après Sembène Ousmane
Boyokani Kyeseli Company • 9, avenue de Bobigny • 93130 Noisy-le-Sec
01 43 70 51 08 | 06 21 99 22 05
Mise en scène : Hugues Serge Limbvani
Avec : Alexandre Bella Ola, Franck Betermin, Étienne Curron, Raphaël d’Olce, Mame Fama Ly, Jean Fhelyt Kimbirima, Mathieu Lagarrigue, Lem Liking, Gina Ndjemba, Delphine Nyobé, Laurentine Milebo, Abdoulaye Seydi, Alain Tomety, Jean-Claude Vict Gomard
Musiciens : Mamoudou Cissoko, Dramane Dembélé, Hugues Serge Limbvani
Scénographie : Hugues-Serge Limbvani
Lumières : Laure Andurand
Costumes : Héloïse Labrande
Théâtre de la Tempête • Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris
Réservations : 01 43 28 36 36
Du 25 novembre au 20 décembre 2008 à 20 h 30, dimanche à 16 heures, relâche le lundi
Durée : 1 h 40
18 € | 13 € | 10 €
« Les Trois Coups », c’est un journal en ligne, bien sûr. Mais c’est aussi une association, qui a besoin d’être soutenue par des adhérents.
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