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27 novembre 2008 4 27 /11 /novembre /2008 03:02

Ils sont nous, ces Romains !


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Reprise au Théâtre-Amandiers de Nanterre de « Coriolan » de Shakespeare, mis en scène par Christian Schiaretti. D’abord monté au T.N.P. de Villeurbanne, ce spectacle a reçu le prix Georges-Lerminier 2007 (décerné par le Syndicat professionnel de la critique) avant d’être programmé dans cette trente-septième édition du Festival d’automne à Paris. Texte intégral, costumes d’époque, trente comédiens sur scène, on y est ! Où ? Mais à Londres bien sûr, en 1608. Démocratie confisquée, colère du peuple bafoué, guerre des chefs, peur du lendemain, démagogie… Aucune originalité, ces Anglais !

Avant de dire tout le bien que je pense de ce spectacle-fleuve (un peu long tout de même), quelques mots du grincheux de service. Malgré toute l’admiration que je porte à Christian Schiaretti, je suis soufflé de voir que son nom s’étale, sur tous les programmes, en trois fois plus grand et gras que celui de William Shakespeare. Et, puisqu’on parle de « grosse tête », je trouve aussi que le grand Roland Bertin (Ménénius) grasseye maintenant de façon presque inaudible et tire de plus en plus la couverture à lui. Et qu’on ne vienne pas me dire que c’est « le personnage qui veut ça ». C’est l’interprète, et c’est dommage. Ceci posé, quel beau spectacle !

Coriolan, c’est l’histoire d’un grand chef de guerre qui ne va rien devenir. Pourquoi ? Parce que, comme beaucoup d’entre eux, il ne sait pas jouer. Ni avec les circonstances, ni avec les hommes, ni surtout un rôle. Élevé pour vaincre par sa mère, l’excessive Volumnia, il a appris à tuer mais pas à mentir. Or les temps sont durs, surtout aux petits qui ne demandent qu’une chose : qu’on leur fasse croire qu’on les respecte. Il faut se faire acteur. Coriolan s’y essaie, mais indispose au lieu de séduire. Oubliant ses hauts faits, le peuple le chasse alors comme un malpropre. Curieusement, ses copains les « Grands » regardent ailleurs à ce moment-là. Trop contents d’être débarrassés !

Schiaretti a choisi de replacer l’action à l’époque où elle fut écrite. Nous revoici enfin libres de faire nous-mêmes les rapprochements que nous voulons entre ces temps anciens et le nôtre. On ne s’en prive pas. Surtout à la première partie, qui est une vraie pêche miraculeuse aux allusions. Chacun peut y attraper son poisson favori : l’historique, le politique, le psychanalytique… Sans oublier le pictural, grâce aux costumes subtils et somptueux de Thibaut Welchlin et à la lumière fantastique de Julia Grand la bien nommée. On passe en un clin d’œil du Titien à Antoine Caron (peintre prémonitoire de la Saint-Barthélemy).

Le décor, volontairement sombre, de Loïc Thiénot représente à la fois une place, la grande salle d’un palais et une vaste cour d’immeuble. Avec un sol en pente fait de grandes dalles qui descendent, au centre, vers une bouche d’égout. D’où, stupeur !, de l’eau va bientôt sourdre et envahir lentement, inexorablement, tout le plateau. Pendant ce temps, les tribuns de la plèbe Sicinius et Brutus (Stéphane Bernard et Gilles Fisseau, tous deux parfaits), craignant pour leurs prérogatives, inciteront le peuple à la rébellion. De la vraie eau, où pataugeront manifestants et C.R.S.… pardon plébéiens et gens d’armes. C’est aussi par ce trou que sera évacué, à grande eau, le sang versé. Merci Chéreau. N’empêche, quelle belle idée !

« Coriolan » | © Christian Ganet

Magnifiques mouvements de foules, combats parfaitement réglés avec, en prime, le souci constant de personnaliser chaque figurant. Vous pouvez essayer de suivre l’un ou l’autre, vous verrez que chaque parcours a sa logique. Le peuple ici est un personnage à part entière. Shakespeare lui-même a insisté sur ce caractère protéiforme de l’opinion. D’abord avec la fable d’Ésope des Membres et l’Estomac, ensuite avec la métaphore du monstre aux mille têtes. C’est un très beau travail de deux dizaines d’acteurs qui mériteraient d’être tous cités (voir liste ci-dessous).

Un accident semble être à l’origine de cette trouvaille, qui fait rester Alain Rimoux dans un fauteuil à roulettes « modèle Renaissance » pour jouer le général Cominius. Le numéro qu’il fait avec son ordonnance, chargé de le déplacer ici ou là, est du plus haut comique et… vrai ! Quant à Wladimir Yordanoff, il fait comme d’habitude un sans-faute. Son Coriolan est tour à tour bourru, retors, impulsif, excessif, badin, mutin, cinglant, terrible, tragique. Un véritable festival. Seul reproche qu’on peut lui faire : sa trop grande modestie le fait, un peu trop souvent, jouer de dos. Tout le contraire d’un cabot, donc exactement le personnage !

Chapeau très bas à Hélène Vincent qui se surpasse en Volumnia, mère idolâtre et castratrice de son Coriolan. Un de ces monstres dont Shakespeare avait le secret. Hélène Vincent n’hésite pas, elle y va carrément dans la démesure, clouant le bec à sa bru, bourrant de gnons son dadais de fils, dictant ses volontés au conseil d’État abasourdi. Une vraie Élisabéthaine, si ce n’est Élisabeth elle-même. Les deux autres dames ne sont pas en reste : dans les rôles de l’épouse bâillonnée pour l’une et de la maîtresse pragmatique pour l’autre, Laurence Besson et Jeanne Bouaye s’acquittent magistralement de leur tâche.

Foncez sur vos téléphones, car c’est déjà complet toute la semaine qui vient. Et, si vous voulez mon conseil : prenez de préférence les places du milieu, à cause d’un effet de rideau que vous manquerez sinon. (Mais le milieu à Nanterre, ça fait quand même plus de cinq cents places.) Sinon… allez-y quand même ! 

Olivier Pansieri


Coriolan, de William Shakespeare

www.tnp-villeurbanne.com

Mise en scène : Christian Schiaretti

Texte français : Jean-Michel Déprats

Avec : Stéphane Bernard, Roland Bertin, Laurence Besson, Pascal Blivet, Olivier Borle, Mohamed Brikat, Jeanne Brouaye, Armand Chagot, Jérémie Chaplain, Philippe Dusigne, Gilles Fisseau, Julien Gauthier, Jacques Giraud, Nicolas Gonzales, Damien Gouy, Sylvain Guichard, Benjamin Kerautret, Claude Kœner, Aymeric Lecerf, David Mambouch, Clément Morinière, Daniel Pouthier, Loïc Puissant, Jérôme Quintard, Dimitri Rataud, Alain Rimoux, Juliette Rizoud, Julien Tiphaine, Jacques Vadot, Clémentine Verdier, Hélène Vincent, Wladimir Yordanoff

Lumières : Julia Grand

Son : Michel Maurer

Costumes : Thibaut Welchlin

Scénographie : Loïc Thiénot

Coiffures et maquillage : Nathalie Charbaut

Directeur des combats : Didier Laval

Assistantes : Laure Charvin-Gautherot, Naïd Azimi

Assistant aux costumes : Jean-Philippe Blanc

Assistants au son : Laurent Dureux, Éric Georges, Olivier Renet, Pierre Sauze

Conseiller dramaturgique : Gérald Garutti

Production T.N.P.-Villeurbanne | Coréalisation Théâtre Nanterre-Amandiers, Festival d’automne à Paris

www.nanterre-amandiers.com

Théâtre Nanterre-Amandiers • 7, avenue Pablo-Picasso • 92000 Nanterre

R.E.R. A - Nanterre-Préfecture + navette

Réservations : 01 46 14 70 00

Du 21 novembre au 19 décembre 2008, du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 15 h 30

Durée : 3 h 45 (avec entracte)

25 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

René 27/11/2008 16:03

Amitiés d’un petit poète qui s’enquiert de toute lumière…et vous convie au partage des émotions…

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