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26 novembre 2008 3 26 /11 /novembre /2008 21:03

Un banquet de mots


Par Fabrice Chêne

Les Trois Coups.com


La Maison de la poésie, située passage Molière à Paris, à deux pas du Centre Pompidou, rend hommage en cette fin d’année à l’un de nos écrivains les plus originaux : Valère Novarina. Deux spectacles, une exposition, des lectures, viennent rappeler l’actualité de cet aventurier des mots, qui est aussi un peintre, de ce poète-dramaturge qui transcende les genres, dont le travail depuis toujours brouille les normes du langage dans une quête de sens passionnée. La pièce « le Repas » a été créée pour la première fois en 1996. Elle est reprise aujourd’hui par les compagnies Mugicué et Jakart, dans une mise en scène de Thomas Quillardet, à qui l’on doit notamment plusieurs travaux sur les œuvres de Copi.

En franchissant les portes de la salle Louis-de-Funès, le public a aussitôt la sensation de s’embarquer pour un étonnant voyage. Il a d’abord la surprise d’être accueilli à l’entrée par les acteurs, et d’être identifié aux personnages dont les noms sont cités tandis qu’il pénètre dans la salle. Puis certains spectateurs sont conviés à prendre place – comme les marquis au dix-septième siècle – sur deux rangées de sièges placés sur scène. Disons, pour faire court, qu’ils ne le regretteront pas.

La pièce elle-même n’est pas résumable : six personnages, trois hommes et trois femmes, sont attablés pour un repas. « Mangeons ce repas avant qu’il ne soit terminé » recommande l’un d’eux. Mais les assiettes et les verres resteront vides, et, pour la plupart, les aliments énumérés par les comédiens n’existent pas : magie de l’invention verbale, l’appétit dont ils font preuve est surtout un appétit de mots.

La parole de Novarina est une parole proliférante qui s’autogénère, rebondit, surprend, accumulant coq-à-l’âne et paradoxes. Irrévérencieuse, drôle, toujours imprévisible, elle nous emporte, et il ne nous reste qu’à accepter de perdre pied. De quoi parlent-ils, ces convives ? De ce qu’ils mangent, certes, puis de tout autre chose : du corps et de ses désirs, de la mort qui attend. De nos ridicules aussi, de nos discours stéréotypés, qu’ils soient politiques, journalistiques, religieux ou publicitaires. Dimension parodique, particulièrement saisissante ici, que l’auteur a exploitée de nouveau dans ses spectacles plus récents, en particulier l’Acte inconnu, créé l’an dernier au Festival d’Avignon.

Toujours en mouvement, l’écriture de Novarina a besoin des comédiens pour exister, de leur voix, de leur corps, de leur souffle. L’acteur ici interprète moins un « rôle » au sens courant du mot qu’il ne donne chair et vie au texte. Celui-ci est bien servi par une distribution sans faille. L’énergie des comédiens fait plaisir à voir. Regards, contacts physiques, occupation de tout l’espace de la salle : le parti pris est d’intégrer le public au spectacle et de créer les conditions d’une fête partagée.

De Rabelais à Zola et sa « symphonie des fromages », la littérature n’a pas manqué de dire le rapport du corps à ce qu’il ingère, souvent avec trivialité et drôlerie. Cette drôlerie, on la retrouve à chaque moment du spectacle, constitué en tableaux qui s’enchaînent à un rythme effréné. À cette parole démiurgique qui fait avec virtuosité apparaître et proliférer les êtres, il fallait une mise en scène à la hauteur. Celle-ci prend la forme d’un joyeux carnaval, qui est une sorte d’apologie du désordre. Les comédiens, comme s’ils retrouvaient un goût enfantin du déguisement, se font transformistes, se changeant plusieurs fois dans un coin de la scène – procédé un peu rebattu, mais qui pour une fois ne paraît pas gratuit et reste discret. Bruitages et chansons complètent efficacement un spectacle où couleurs et sons se répondent.

C’est un théâtre de la présence autant qu’un théâtre du langage. En effet, le vrai sujet, c’est le corps, qui désire et mange la vie, mais qui est promis à la mort, puisque le temps est le grand avaleur. Nulle abstraction ni hermétisme dans cette écriture très élaborée : elle est une parole en acte, désacralisante et joyeuse, irrespectueuse et provocatrice. « L’intérieur du corps humain est un gouffre qui contient rien. » Pour Novarina, métaphysique et danse des mots ne font qu’un. 

Fabrice Chêne


Le Repas, de Valère Novarina

Mise en scène : Thomas Quillardet

Assistant : Nicolas Boucher

Avec : Olivier Achard, Aurélien Chaussade, Maloue Fourdrinier, Christophe Garcia, Julie Kpéré, Claire Lapeyre-Mazerat

Costume : Karine Vintache

Scénographie : Kim Lan Nguyen-thi

Lumières : Manuel Desfeux

Musique : Sacha Gattino

Production : compagnie Jakart et compagnie Mugiscué, coproduction centre dramatique national du Limousin | Théâtre de l’Union, scène nationale d’Aubusson-Théâtre Jean-Lurçat

Maison de la poésie • passage Molière, 157 rue Saint-Martin • 75003 Paris

Métro : Rambuteau ou Les Halles

Réservations : 01 44 54 53 00 (du mardi au samedi, 14 heures-18 heures)

www.maisondelapoesieparis.com

Du 19 novembre au 21 décembre 2008

Durée : 1 h 40

Entrée : 20 € | 15 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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