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25 novembre 2008 2 25 /11 /novembre /2008 23:45

La Belle au bain

 

À partir d’extraits de « Belle du Seigneur » d’Albert Cohen, Renaud-Marie Leblanc et la comédienne Roxane Borgna composent une image originale de la belle Ariane. Une invitation à partager les confidences d’une femme dont le drame est peut être fondé, a contrario, sur son incapacité à se dévoiler.

 

Belle du Seigneur, paru en 1968 et couronné dès sa publication par le grand prix du Roman de l’Académie française, est une œuvre phare de la littérature de la deuxième moitié du xxe siècle. À tel point que le roman est devenu emblématique, comme Tristan et Yseult ou Paul et Virginie, du roman d’amour avec un grand A. L’œuvre n’est pourtant rien d’autre, selon son auteur lui-même, qu’un traité contre la passion. Si le couple d’amants mythiques formé par Ariane et Solal parvient à nous faire croire, dans un premier temps, au caractère sublime de leur amour, ce n’est que pour mieux nous prendre au piège, par la suite, du marasme écœurant dans lequel sombre leur histoire. Pour Albert Cohen, le drame de la passion se joue en grande partie à travers celui des illusions et des apparences. La passion, au lieu d’être libératrice, conduit à la reproduction entre les amants de l’oppression des conventions.


En effet, les personnages d’Albert Cohen sont colonisés par des idées, des discours et des désirs qui ne leur appartiennent pas, mais s’entremêlent dans leurs pensées en un fouillis inextricable, dont l’écriture tente de rendre compte. Albert Cohen aimait ainsi, plutôt que de s’asseoir à sa table de travail, dicter ces flots de paroles jaillissantes à sa secrétaire tout en faisant les cent pas dans son salon : par ce procédé, il est parvenu à mettre au jour l’aliénation intime de ses personnages, à démontrer la fragilité de cette construction humaine que l’on nomme « personnalité ».


Ariane est une jeune aristocrate mariée à un médiocre bourgeois, et dans cette mésalliance se joue le drame social de la princesse déchue de son rang. Elle voit en son amant le seigneur qui lui permettrait de retrouver sa dignité perdue, et s’enferme dans la cristallisation d’un fantasme qui ne doit souffrir aucune égratignure.


La mise en scène de Renaud-Marie Leblanc nous montre Ariane dans son bain, se livrant à des monologues aussi drôles que vifs et dispersés. Les draps blancs qui l’entourent évoquent l’imminence de la mort qui s’attache à la passion. Cependant, le choix des extraits du roman ne rend pas compte de l’intégralité du processus mis au jour par Albert Cohen. La pièce s’axe autour de la mise en place du dispositif qui amène au drame, c’est-à-dire au tout début de l’histoire passionnelle entre Ariane et son amant. En outre, la proximité voulue avec le public renforce, plus qu’un sentiment d’intimité avec l’héroïne, un effet de complicité avec le personnage mais également avec la comédienne. Naturellement, l’écriture du romancier comporte une part de force comique et ironique qui se prête à un certain nombre de débordements et de clins d’œil. Mais le drame d’Ariane se joue précisément à travers la dualité qu’elle subit entre son personnage social et son être intime. La complicité avec le public est agréable, rassurante, mais elle évite la confrontation avec l’angoisse profonde de l’isolement, du rejet, de la chute.


Obsédée par le regard social, Ariane s’exerce, dans son petit théâtre, à être celle qu’elle voudrait être sur la scène de la vie. Comme les enfants, elle joue pour de vrai… Roxane Borgna manie avec virtuosité l’art du « zapping » orchestré par Cohen. Travail difficile, puisqu’elle parvient à restituer dans le corps et la voix des émotions qui sont, à l’origine, le reflet d’un monologue intérieur. Elle dresse une Ariane au poing levé, fraîche et rebelle, adolescente. Manquent peut-être un peu cette peur obsessionnelle du ridicule et du vulgaire, cet envahissement permanent de la contrainte et du regard social, cette volonté absurde de parvenir au sublime. Le jeu très sérieux d’Ariane, drôle pour le spectateur, ne lui laisse pas beaucoup de place pour l’autodérision et la distance. Ariane finira bien par mourir de ne pas correspondre à ce rêve de princesse qu’elle a fait pour elle-même…


Diane Launay

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Belle du Seigneur, extraits de Belle du Seigneur, d’Albert Cohen

Mise en scène : Renaud-Marie Leblanc

Avec : Roxane Borgna

Collaboration à la mise en scène : Jean-Claude Fall

Collaboration à la scénographie : Gérard Didier

Décor, costume, lumière, son : équipe technique du Théâtre des Treize-Vents

Production : Théâtre des Treize-Vents à Montpellier

Théâtre Sorano • 35, allées Jules-Guesde • 31000 Toulouse

Réservations : 05 34 31 67 16

www.theatresorano.com

Bus nº 1, arrêt Jardin-Royal, bus nº 24, arrêt Ozenne

Métro : Carmes ou Palais-de-Justice (ligne B)

Du 19 au 22 novembre 2008, mercredi et jeudi à 20 heures, vendredi et samedi à 21 heures

Durée : 45 minutes

19 € | 9 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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