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25 novembre 2008 2 25 /11 /novembre /2008 18:20

La sieste bergmanienne
à la manière de Laffargue


Par Audrey Chazelle

Les Trois Coups.com


Ingmar Bergman n’était pas seulement un brillant cinéaste. Il était aussi un passionné de théâtre, un dramaturge et un metteur en scène toujours en réflexion sur l’acte même de la représentation. « Après la répétition », c’est ce rendez-vous avec Vogler, le double de Bergman, qui monte alors « le Songe » de Strindberg. L’occasion de mettre à nu le professionnel de théâtre et d’ouvrir les portes de son intime relation avec ses comédiennes. Le temps d’une sieste, Didier Bezace s’entoure de Fanny Cottençon (Rakel) et de Céline Sallette (Anna) sur le plateau du Théâtre Louis-Jouvet. Sous la direction de Laurent Laffargue, le jeu double le « je » en toute confiance et déjoue les contours de l’authenticité…

Quand le théâtre aborde le thème du théâtre au théâtre, l’enchevêtrement du réel et de la fiction peut nous faire perdre tout repère. Ce ne sera pas le cas avec cette mise en scène.

Après la répétition du Songe de Strindberg, Henrik Vogler, le metteur en scène (interprété par Didier Bezace) s’est endormi dans la grande armoire. À son réveil, il retrouve Anna Egerman, revenue au théâtre pour récupérer son bracelet laissé là. Elle en profite pour engager la conversation et lui exposer les difficultés qu’elle rencontre pour jouer son personnage. Dès lors, un nouvel espace-temps indéfini se met en place. Les fantasmes se matérialisent en plein cœur de la machinerie théâtrale. Pourtant, on ne s’y trompe pas. On assiste bien à une représentation. Il y a un texte, des acteurs et des spectateurs.

Le texte de Bergman propose une mise en abyme du théâtre (du jeu et du lieu) sous la forme d’un dialogue, qu’entretient l’homme de théâtre avec sa comédienne, avec ses comédiennes : la mère et la fille. Il convoque ainsi deux temporalités pour creuser les affres de celui qui entre malgré lui « dans la mascarade, dans l’illusion ». Le discours de l’inconscient et du conscient s’installe à la frontière entre un moi en représentation et un moi authentique, entre le passé et le présent, le réel et le fantasme, la vie et la mort. L’écriture de Bergman, influencée par Strindberg dont il admirait « la violente technique du dialogue », joue parfois des tours à ceux qui seraient pressés d’en venir à bout ou à ceux qui chercheraient à le théâtraliser à tout prix.

Les quelques bafouillages du metteur en scène, la difficulté pour la jeune première de s’approprier ce rôle, et la technicité de la scénographie suffisent à ériger le quatrième mur. Jusqu’à l’arrivée inespérée de Fanny Cottençon… Impliquée entièrement dans son rôle, elle prend le relai d’Anna, sa fille, jouée par Céline Sallette, qui tend jusque-là à garder une distance avec son personnage. Sa voix discrète et ses gestes hésitants ne nous aident effectivement pas à entrer dans son jeu.

« Après la répétition » | © Éric Charbeau

Fanny Cottençon apporte alors un second souffle à la pièce. Véritable tornade, elle réanime le dialogue et révèle la sournoise complicité qu’entretiennent les protagonistes entre eux, pour enfin nous faire entendre ce qui se joue derrière le jeu ! Et lorsqu’elle entre sur le plateau et évolue dans la coulisse, là, nous y sommes ! Elle observe le théâtre, et on l’observe avec elle. Qu’elle parle en tant que femme ou en tant que comédienne, on l’écoute attentivement pour élucider le drame de la complexité humaine.

Porté par l’énergie de Fanny Cottençon, dans le rôle de cette comédienne « dévorée par l’angoisse tapie comme une rage de dent anesthésiée », Didier Bezace affirme soudainement l’étrange ambiguïté de ses sentiments. La relation entre cet homme et cette femme devient plus charnelle, les émotions plus incarnées, l’intime plus palpable… Le changement de partenaire s’opère en douceur, sur le canapé d’Hedda Gabbler. Les répliques se succèdent et offrent de jolis crescendos. Les femmes apparaissent et disparaissent entre les éléments du décor, parmi « ces vieilles connaissances utilisés d’une mise en scène à l’autre ». En « habits de tous les jours », ces comédiennes se confient à leur metteur en scène. Elles expriment leur manque de confiance en elles, leurs doutes, leurs peurs, leur fragilité. « Crois-tu que j’aurais été plus heureuse si j’avais été cynique ? », interroge la mère. « Comment peut-on être comédien si on n’est pas naïf ? » La naïveté est le remède contre l’excès de lucidité » répond Vogler à sa fille. La vie et le théâtre se confondent et se répondent ainsi, dans un dialogue à trois voix.

Aussi, la mise en scène de Laurent Laffargue, fidèle au texte original, fait preuve d’un certain maniérisme dans son traitement. L’enchaînement d’un tableau à un autre est un moment solennel. Les corps s’immobilisent et les pensées se figent quand le décor se met en mouvement (le tout soutenu par la musique adéquate). En outre, l’idée de juxtaposer l’image au décor, pour doubler une scène ou ajouter un nouvel élément, n’apporte rien d’essentiel. L’intention de faire dialoguer le théâtre et le cinéma, d’utiliser cette armoire comme écran de projection, présentait pourtant un intérêt certain pour le spectateur. Mais le procédé, sous-exploité, se révèle superficiel. Il est à mon avis préférable de l’occulter rapidement pour ne pas se laisser distraire et détourner du texte.

La visite de l’espace cérébral, créé de toute pièce par Bergman, est guidée par trois acteurs de renom et dirigée par un Laurent Laffargue prudent. On s’accroche à ce fil conducteur qui déroule le scénario et traverse les frontières de l’imaginaire et du réel, en toute confiance, tels de véritables « somnambules spirituels », dirait l’auteur. Certains dans la salle en ont d’ailleurs profité pour faire eux aussi une petite sieste et se laisser aller à leur songe… 

Audrey Chazelle


Après la répétition, d’Ingmar Bergman

Traduction : Lucie Albertini, Carl Gustaf Bjurstrõm

Mise en scène : Laurent Laffargue

Avec : Didier Bezace, Fanny Cottençon, Céline Sallette

Assistante à la mise en scène : Sonia Millot

Scénographie : Philippe Asaban, Éric Charbeau

Lumières : Parice Trottier

Costumes : Sarah Mériaux

Son : Yvon Tutein

Vidéo : Alain Unternehr

Théâtre Athénée - Louis-Jouvet • square de l’Opéra - Louis-Jouvet, 7, rue Boudreau • 75009 Paris

Réservations : 01 53 05 19 19

www.athenee-theatre.com

ecrire@athenee-theatre.com

Du 14 novembre au 6 décembre 2008 à 20 heures, relâche les lundi et dimanche, dimanche 23 novembre 2008 à 16 heures et samedi 6 décembre 2008 à 15 heures

Durée : 1 h 30

6, 50 € à 30 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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