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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Décevant
Implantée en Seine-Saint-Denis, la troupe du centre dramatique de La Courneuve prône un théâtre collectif, ancré dans des échanges avec le public, dans une réelle proximité avec celui-ci. Impressionnante et exigeante constance que celle de ce groupe d’artistes, qui entame sa trente-quatrième année de travail, et frôle la cinquantaine de créations. Je crois en leur démarche. Je crois en l’engagement qui semble être le leur, en l’esprit de serviteurs qui semble définir cette troupe. Je suis convaincue que ces fondements-là, ces armes-là sont les meilleurs jalons que l’on puisse imaginer pour aborder le théâtre de Brecht, qui est le lieu de rencontre exact entre un art populaire et un art exigeant. Et je ne comprends pas pourquoi le résultat scénique auquel j’ai assisté avec « Jean la Chance » m’a semblé si loin de tous ces enjeux, et donné une douloureuse déception.
Il m’est difficile, et pénible, de séparer l’esprit profond qui semble donner corps à cette troupe depuis de longues années et le spectacle réel auquel j’ai assisté. Et pourtant il le faut bien. Car, enfin, l’important, c’est ce qui se passe sur le plateau. On ne peut se soustraire à cette réalité du plateau. À ce qui se passe dans ce moment d’échange, éphémère et mystérieux, que constitue l’espace d’une représentation. Brecht disait que « depuis toujours, l’affaire du théâtre est de divertir les gens. Il n’a besoin d’aucune autre justification que l’amusement, mais de celui-ci absolument ». Cela n’enlève rien à l’exigence politique et intellectuelle de son théâtre. Cela nous rappelle simplement que, pour pouvoir toucher le plus grand nombre, le théâtre se doit d’être avant tout divertissant, afin de pouvoir accueillir tout un chacun, quel que soit son bagage. En l’occurrence, le divertissement n’est malheureusement pas à l’œuvre dans la mise en scène d’Élisabeth Hölzle.
Pourtant, cette pièce de Brecht a toutes les armes pour nous toucher. Jean le crédule, personnage du sot heureux, à la fois poétique et naïf, se fait abuser par la cupidité de ses semblables jusqu’à se retrouver totalement dépouillé, sans jamais cesser d’aimer la vie. Mais la forme choisie pour nous raconter cette fable souffre d’une grande froideur. Le spectacle semble fonctionner par aplats de couleur, uniformes, glaciaux. Aplats de couleur dans les lumières, qui tombent sur le plateau surélevé constituant le décor, écrasant l’espace et les comédiens. Aplats de couleur dans la façon de traiter les personnages, désincarnés, se distinguant par une gestuelle précise, uniforme et déshumanisée.
© Loïc Loeiz-Hamon
En ce sens, si on voit qu’on a affaire à de bons comédiens, on les sent prisonniers de cette forme extrêmement stylisée. Les échanges manquent de vie, de chair. La troupe a intégré une technique qui semble prendre le pas sur le jeu. L’écoute en pâtit : on la voit à plusieurs reprises se couper malencontreusement la parole. La forme prime sur le fond. Et, si de jolis moments d’échange nous apportent une respiration, la forme lourde rattrape encore et toujours les comédiens. Le rythme est lent, et le décor imposant ne semble pas aider à plus de légèreté. Ce plateau surélevé à trappes, posé sur la scène, promettait pourtant de belles possibilités. Mais il mange l’espace, crée des contraintes techniques pesantes pour les comédiens, oblige à des déplacements qui ralentissent le tempo de l’ensemble, impose des moments de non-jeu pesants.
Néanmoins, on est souvent touché par la belle interprétation de Grégoire Tachnakian. Son Jean lumineux parvient même à nous émouvoir vraiment. Mais cela ne suffit pas pour répondre aux problèmes majeurs que pose ce spectacle : quelle accessibilité ? quelle lisibilité pour un public non habitué au théâtre ? quels enjeux pour ce qui demeure et doit demeurer un art ? Il me semble essentiel, pour ma part, de me positionner dans la perspective d’un théâtre pour tous, et non dans celle d’un théâtre réservé à un certain milieu, dont je fais partie. Et j’en reviens donc à cette question essentielle : comment faire un art à la fois populaire et exigeant ? Si Jean la Chance ne résout pas cette difficile équation, il a au moins le mérite de la poser. ¶
Élise Noiraud
Les Trois Coups
Jean la Chance, de Bertolt Brecht
Troupe du centre dramatique de La Courneuve • 21, avenue Gabriel-Péri • 93120 La Courneuve
01 48 36 11 44
www.centredramatiquedelacourneuve.com
Traduction : Bernard Banoun et Marielle Silhouette
Mise en scène : Élisabeth Hölzle
Avec la complicité de Jean-François Maenner
Avec : Marc Allgeyer, Damiène Giraud, Maria Gomez ,Marion Lécrivain, Stéphanie Liesenfeld, Jean-Fraçois Maenner, Jean-Luc Mathevet, Laure Mathis, Jean-Pierre Rouvellat, Grégoire Tachnakian
Scénographie et costumes : Loïc Loeiz Hamon
Création lumière et régie générale : Julien Barbazin
Création vidéo : Sylvie Denet
Construction décor : Éric Fassa
Réalisation des costumes : Cécile Boivert et Sophie Schaal
Stagiaire costumes : Leïla Rebière
Stagiaire mise en scène : Carole Grand
Peinture et accessoires : Sylvie Denet
Bande-son : Renaud Person
Régie lumière : Anthony Verchère et Marc-Antoine Veux
Régie vidéo : Jean-François Maenner
Centre culturel Jean-Houdremont • 11, avenue du Général-Leclerc • 93120 La Courneuve
Réservations : 01 48 36 11 44
Du 19 novembre au 14 décembre 2008, les mercredi, vendredi, samedi à 20 h 30, jeudi à 19 heures, dimanche à 16 h 30
Durée : 1 h 40
16 € | 11 € | 8 €
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