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17 novembre 2008 1 17 /11 /novembre /2008 18:40

L’automne de la viole

 

Oui oui, la viole de gambe, vous savez bien, c’est l’instrument qu’on voyait dans « Tous les matins du monde », ce film avec Jean-Pierre Marielle en maître ès violes ayant pour disciples Depardieu père et fils. Voilà, c’est dit.

 

De gambe, donc. Car contrairement au luth, qu’elle a supplanté au dix-septième siècle, la viole était tenue entre les jambes. Un rapport totalement différent à l’instrument : plus question de l’éloigner, de le maintenir à distance, l’interprète et son instrument seraient comme les deux branches d’un compas désormais rapprochées dans un rapport intime, presque organique.


C’est cette relation particulièrement tendre qui transparaît dans le récital de Juan Manuel Quintana. Celui-ci nous invite à un voyage dans le temps, depuis les premiers tubes jusqu’à la ringardisation de l’instrument, déjà terrassé par un nouveau venu italien promis à un bel avenir : le violoncelle.


Retour aux sources : l’Angleterre, où Tobias Hume puis William Young lui donnèrent ses lettres de noblesse. Hume, un soldat musicien, créa des pièces étonnantes, comme A Souldiers Resolution, dont le titre et le tempo entraînant suggèrent bien l’ancrage populaire de l’instrument. Il est frappant, dans le parcours proposé par Quintana, de constater à quel point le répertoire pour viole a gagné en profondeur et en intensité au cous des décennies.


En effet, dès Young et surtout avec Sainte-Colombe, la couleur instrumentale se fait déjà plus profonde, et la gamme expressive de l’instrument s’enrichit de nuances étonnamment variées, comme le suggère très bien la Suite en ré mineur-majeur : Prélude, Allemande, Courante en bourrasque, Gigue, Petite pièce et… Vielle, dans laquelle la viole imite à merveille le son de ce modeste instrument ! De nombreux passages, où l’archet est délaissé au profit des cordes pincées, montrent que dans cet usage aussi la viole est très expressive, avec des sonorités proches de la guitare.


La deuxième partie, composée d’œuvres de Marin « Depardieu » Marais, Telemann et Abel, est plus brillante. L’Arabesque, de Marais, est vraiment un sommet, et Abel donne la preuve, en plein dix-huitième siècle, que la viole recelait encore de nombreuses ressources. Mais, à une époque faite pour la légèreté mozartienne, quelle place restait-il pour cet instrument qui semblait né pour la mélancolie ?


En effet , qu’est-ce donc qui rend cet instrument si attachant, qui fait que l’on ressent une si grande empathie en l’écoutant et en le regardant ? Peut-être son côté très humain. La disposition en arc de cercle des cordes fait que l’interprète enlace sans cesse l’instrument, que l’archet se meut avec agilité tout autour de lui, le caressant en tous sens. La viole est comme une sculpture en haut-relief, là où le violoncelle serait un bas-relief. Et ce n’est sans doute pas un hasard si un petit visage est sculpté au sommet du manche. Semblable à l’ange de la cathédrale de Reims, la viole sourit d’un beau sourire gratuit et délicat. Elle est touchante dans sa fragilité : contrairement au violoncelle fermement debout sur une pique, la viole n’est tenue que par les jambes du musicien. Entre ces deux-là, c’est donc à la vie à la mort.


Quand Quintana, à la fin de chaque morceau, lève doucement vers nous son bon visage souriant, cela semble alors naturel, comme s’il participait totalement lui aussi de cet équilibre à la fois précaire et évident. Son poignet est une merveille de souplesse, qui décrit des ondulations gracieuses autour du corps de l’instrument. La main tient l’archet avec légèreté, comme un crayon. Qu’écrit-elle ? Une correspondance subtile, par-delà les siècles, et qu’on lirait, un soir d’automne, à la lueur d’une bougie. 


Céline Doukhan

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Musicall Humours, par Juan Manuel Quintana

Juan Manuel Quintana, viole de gambe

Théâtre des Abbesses • 31, rue des Abbesses • 75020 Paris

Métro : Abbesses

Réservations : 01 42 74 22 77

www.theatredelaville-paris.com

Le 15 novembre 2008 à 17 heures

17 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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