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22 novembre 2008 6 22 /11 /novembre /2008 13:49

Un « satisfecit » sans mesure


Par Olivier Pradel

Les Trois Coups.com


Jean-Yves Ruf crée à la M.C.93 de Bobigny une adaptation de « Mesure pour mesure » de Shakespeare, sur une nouvelle traduction d’André Markowicz, publiée le même mois aux Solitaires intempestifs. Et signe une magistrale mise en scène de cette « comédie à problèmes », qui mêle la comédie au drame politique et à la réflexion éthique.

L’Angelo de Mesure pour mesure est à Vienne ce que Savonarole est à Florence. Face à une cité qui s’enlise dans la tiédeur morale, celui que le duc de Vienne a mis au pouvoir en son absence entend réformer les mœurs. Confronté à une affaire de fornication entre fiancés – qu’il juge passible de mort –, Angelo rencontre Isabelle, la sœur du condamné, dont il s’éprend.

Dans ce dialogue entre deux vertus, celle qui se corrompt au point d’abuser d’autrui et celle qui demeure inflexible aux appels des liens du sang, émergent des figures plus humaines : celle de Claudio, le frère à la conscience droite mais que la loi humaine condamne ; celle de Marianne, en fiancée bafouée qui obtient enfin justice ; celle d’Escalus, en serviteur fidèle et juste à l’esprit des lois ; celle enfin du duc, gouvernant mesuré qui s’enquiert de ce qui se fait dans son royaume en son nom.

« Mesure pour mesure » | © Mario Del Curto

Les amoureux de Shakespeare retrouveront avec plaisir sa fougue et son indécence dans cette mise en scène de Ruf. Du bordel féllinien de Mme Foutue à l’austère palais ducal, ils se délecteront d’une mise en scène enlevée, scandée par les couperets des portes qui claquent en annonce de la lame du bourreau au kilt noir, qui ne fera pas son office. Ils goûteront dans ce spectacle complet l’intrigue politique, la dérision des génuflecteurs, la dénonciation de la vertu religieuse, qui se fait inhumaine.

Car tel est la pointe de cet impeccable spectacle : alors que de nouveaux dévôts et tartuffes se lèvent, docteurs d’une vertu qui a perdu son âme, il est de grand profit d’observer à nouveau les choix d’Angelo et d’Isabelle. Le premier, incarné avec grand talent par le comédien français Éric Ruf, frère du metteur en scène, est torturé par un désir qui le brûle et s’exprime dans une violence qu’il ne peut contenir. La seconde est jouée avec une légère affectation par Laetitia Dosch, qui peine à trouver le ton et le timbre de voix justes, campant une vierge immaculée insensible mais hélas par trop éthérée. Le jeu de Dosch n’a ni l’innocence d’une Suzanne harcelée par les vieillards, ni l’inflexible froideur d’une Parque mais plutôt la nunucherie d’une pauvre fille.

Parmi tous ces modèles de vertu, le spectateur pourra à loisir choisir celui qui lui convient le mieux. Pour ma part, ce sera le Lucio joué par Pierre Hiessler : il se démène pour que justice soit rendue à son ami, il s’arrange des lois pour ménager les personnes, court les jupons, se fourvoie dans ses éloges et ses railleries au point de s’attirer les foudres des puissants, avant d’être contraint à un mariage auquel ses préjugés lui interdisaient de consentir. Il reste à chacun de trouver son parangon. 

Olivier Pradel


Mesure pour mesure, de William Shakespeare

Traduction : André Markowicz

Mise en scène : Jean-Yves Ruf

Assistante à la mise en scène : Christelle Carlier

Avec : Christelle Carlier (Juliette), Jean-Jacques Chep (Escalus), Jérôme Derre (le duc, frère Ludovic), Laetitia Dosch (Isabelle), Noémie Dujardin (Marianne), Jacques Hadjaje (prévôt), Pierre Hiessler (Lucio), Xavier Legrand (Ducoude, un gentilhomme, frère Thomas), Igor Mendjisky (Claudio), Laurent Ménoret (Mme Foutue, Abhorson, frère Pierre), Éric Ruf (Angelo), Alexandre Soulié (Pompay, le bouffon), Jacques Tresse (Lamousse, Bernardin, un gentilhomme)

Scénographie : Laure Pichat

Costumes : Claudia Jenatsch

Lumière : Christian Dubet

Son : Jean-Damien Ratel

Perruques : Cathy Dupont

Maquillage : Fatira Tamoune

M.C.93 Bobigny • salle Oleg-Efremov • 1, boulevard Lénine • B.P.71 • 93002 Bobigny cedex

Métro : Bobigny - Pablo-Picasso

Réservations : 01 41 60 72 72 (du lundi au samedi, de 11 heures à 19 heures) ou 01 41 60 72 78 ou www.mc93.com

Du 7 novembre au 2 décembre 2008, du lundi au samedi à 20 h 30 ; dimanche à 15 h 30 (sauf les mardis 18 et 25 novembre 2008 à 19 h 30). Relâche les mercredi et jeudi et du 10 au 13 novembre 2008

Durée : 3 heures, avec entracte

25 € | 17 € | 9 €

Tournée en 2008 :

– 4 au 6 décembre, scène nationale de Sénart, Combs-la-Ville

– 10 au 13 décembre, Opéra-théâtre de Besançon

– 16 au 19 décembre, Théâtre de Caen

Tournée en 2009 :

– 7 au 10 janvier, La Comédie de Reims

– 15 au 17 janvier, La Comédie de Clermont-Ferrand

– 22 au 23 janvier, Association bourguignonne culturelle (A.B.C.)

– 3 février, Le Carreau, scène nationale de Forbach et de l’Est mosellan

– 5 au 7 février, Le Maillon, Strasbourg

– 10 février, Théâtre de Corbeil-Essonnes

– 18 et 19 février, Le Granit, scène nationale de Belfort

– 23 février au 7 mars, Théâtre Vidy-Lausanne (Suisse)

– 10 au 11 mars, Maison de la culture d’Amiens

– 14 au 16 mars, Le Trident, scène nationale de Cherbourg-Octeville

– 19 et 20 mars, Théâtre de Cornouaille, scène nationale de Quimper

– 24 et 25 mars, Le Festin, centre dramatique national de Montluçon

– 31 mars, Nuithonie, Villars-sur-Glâne (Suisse)

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Mathias 12/12/2008 00:35

Cette critique rassemble à peu près toutes mes impressions sur cette pièce, mais évoque trop peu à mon goût, l'intelligence avec laquelle Jean-Yves Ruf utilise l'espace que lui a sutbilement créé Laure Pichat. L'idée de ce bassin est, je trouve, superbe. Cependant, je n'irai pas pour dire qu'Eric Ruf interprète Angelo avec talent. Pas de passions. Rien. Nous sommes tout de même chez Shakespeare. On ne peut pas se permettre de laisser le spectateur aussi paisible, on doit le tourmenter, lui montrer un véritable choc des passions, ce qui est, à mon avis, raté. Et pourquoi, dans cet article, essaie-t-on se faire passer outre la fin de la pièce, qui est absolument insupportable ? On ne peut pas faire comme s'il ne s'était rien passé ! Les comédiens sont en rang d'oignons face à nous pour le dénouement, à la limite de l'absurde, Le Duc embrasse Isabelle (absolument monstrueux), et dans une symbolique stupide et un filet de sang nous suggère la perte du pucelage d'Isabelle, cette fin est lamentable, et on remet en question toute l'intelligence que l'on avait trouvé dans le reste de la pièce...

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