Un Ibsen fascinant et prémonitoire
Rien à voir avec « les Deux Canards » de Tristan Bernard ou autre « Canard à l’orange » du vaudeville français. Écrite en 1884, la pièce d’Ibsen résonne comme le chant du cygne d’une bourgeoisie européenne en pleine décadence. Abordant pour la première fois l’univers du dramaturge norvégien, Yves Beaunesne signe une magnifique mise en scène impressionniste, au service d’un texte sombre et prémonitoire, aux prémices de la psychanalyse et de la modernité.
Dans l’ambiance crépusculaire de la fin du xixe siècle, Ibsen dénonce la décadence d’une petite bourgeoisie de province, bercée par les illusions du bonheur domestique et de la réussite professionnelle. De retour dans sa ville natale après une longue absence, Grégoire Werle, le fils d’un riche négociant, s’immisce dans la vie de son ami d’enfance, Hjalmar Ekdal, pour faire voler en éclats les conventions et les faux-semblants. Idéaliste ou sadique, ange ou démon, le jeune homme exige la vérité au prix d’un douloureux sacrifice : celui d’un canard sauvage, précieux volatile qu’Hedvig, la fille d’Hjalmar et Gina, maintient en captivité dans le grenier de la maison, territoire de chasse et de prédilection de son vieux grand-père, un ancien militaire dégradé suite à une sombre affaire judiciaire.
Décrivant les frustrations intimes et les désillusions sociales d’une génération « fin de siècle », le texte d’Ibsen est une incursion prémonitoire dans les méandres de la psychanalyse et de la modernité. Hantés par leurs rêves de gloire (« redonner au nom d’Ekdal ses lettres de noblesse »), déchirés par les non-dits (« si vous retirez le mensonge de la vie de personnes ordinaires, vous leur retirez en même temps le bonheur »), les personnages de ce drame familial composent un troublant tableau de mœurs, où chacun apparaît comme un spectre en sursis, portant en soi les ruines d’une époque révolue.
© Lionel Pagès
Fascinants de justesse et de complexité, les comédiens y trouvent chacun leur place, leur légitimité, leur nécessité. Judith Henry et François Loriquet partagent une réelle complicité. Auprès d’eux, Géraldine Martineau campe une jeune fille débordant de vie, à la fois espiègle et émouvante. Dans le rôle du fils Werle, Rodolphe Congé assume une présence ambiguë, flirtant avec la lucidité et la folie. Fred Ulysse incarne avec noblesse un être en errance, perdu dans les labyrinthes de son passé, tandis que Jean-Claude Frissung dévoile avec finesse les forces et faiblesses de la figure paternelle. Comme des peintres impressionnistes, Isabelle Hurtin et Brice Cousin apportent leur touche de tendresse et de désinvolture. Enfin, sous les traits du médecin Relling, Philippe Faure se fait fièrement l’avocat du diable, défendant les petits arrangements de morale populaire contre les idéaux inhumains prônés par Gregers.
Sous la douce mélancolie des lumières, le décor ressuscite un atelier d’artiste de la Belle Époque. Mystérieuse, la verrière semble s’ouvrir sur une nature inconnue, où se devinent les ombres inquiètes des forêts chères à Tchekhov. Le grenier fourmille de mille objets incongrus, vestiges d’existences vagabondes ou de rêves d’aventures. Dans le halo tamisé d’un vieux projecteur au trépied de bois, la modernité pointe le bout de son nez. C’est l’époque, optimiste, des révolutions technologiques, avec l’essor de la photographie et, bientôt, le cinéma : est-ce l’invention à laquelle travaille Hjalmar en secret ?
C’est aussi l’époque, idéologique, des révolutions sociales et de la parution du Capital de Marx. À mi-chemin entre le Spleen de Baudelaire et la Curée de Zola, à mi-chemin entre le naturalisme et le modernisme, le texte d’Ibsen porte en germe les paradoxes de l’humanité à venir : l’individu perdu dans les névroses de la culpabilité, la civilisation en proie à la barbarie mécanisée. À chacun de relever le défi lancé par Gregers : « Vous êtes comme le canard sauvage, vous avez touché le fond, à vous de remonter à la surface, et de tout reconstruire sur des bases saines ». De l’instinct de survie, comme seul principe d’action politique ? ¶
Estelle Gapp
Les Trois Coups
Le Canard sauvage, de Henrik Ibsen
Traduction et adaptation : Marion Bernède, Yves Beaunesne
Mise en scène : Yves Beaunesne
Assistants à la mise en scène : Miquel Oliu Barton et Pauline Thimmonier
Avec : Rodolphe Congé, Brice Cousin, Philippe Faure, Jean-Claude Frissung, Judith Henry, Isabelle Hurtin, Géraldine Martineau, François Loriquet, Fred Ulysse
Scénographie : Damien Caille-Perret
Costumes : Patrice Cauchetier
Lumières : Éric Soyer
Son : Christophe Séchet
Maquillages : Catherine Sant-Sever
Scène Watteau • place du Théâtre • 94730 Nogent-sur-Marne
Réservations : 01 48 72 94 94
Les 19 et 20 novembre 2008 à 20 h 30
Durée : 2 h 20
20 € | 17 € | 15 € | 9 € | 7 €
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