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20 novembre 2008 4 20 /11 /novembre /2008 22:56

Retour vers le futur


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


Après un passage au Théâtre du Marais, le jeune Thomas Derichebourg cherchait un lieu pour jouer « Albert Ier », la pièce un peu folle du jeune Philippe Adrien. Fi des qu’en-dira-t-on, ça se passera à la Tempête, chez l’auteur. Et, nonobstant son petit air de machine à remonter le temps, version retour vers le futur des pavés plein les poches, c’est une création !

L’histoire ? Trois Albert et trois femmes – Anna, France et Claire –, un quiproquo qui tourne au huis clos, tendance Jean-Sol Partre sans les mots – point d’« enfer c’est les autres » –, comme une comédie dopée au Pinter des beaux jours. Oh ! les beaux jours. Bref, du Philippe Adrien sous ecsta. Ou une valse absurde à trois temps – Albert I, II, III –, dansée en un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître.

Car, mine de rien, l’air de tout, Albert Ier est une pièce historique. Pas du grand Shakespeare, certes, mais, tout de même, on y retrouve les barricades, et, sous les barricades, Lacan, Foucauld – n’est pas fou qui l’on croit – et la smala soixante-huitarde bien datée. Attardée ? C’est à voir. À voir aussi la plume d’Adrien, déjà doué, qui s’essaye à faire l’absurde contre Beckett ou Ionesco, tout contre, Adrien pris en flagrant délice de jeunesse, Adrien encore jeune et con, donc joyeusement obsédé et violent. « Comment a-t-il pu faire un truc aussi dingo ou aussi bête ? ». Et méchant.

Bonne question, monsieur l’auteur. À quoi l’on rétorquera : comment a-t-on pu monter un truc aussi dingo ou aussi bête, et méchant ? À Thomas Derichebourg de répondre, le metteur en scène, lui qui fait surgir sur scène un saillant godemiché de la taille d’un avant-bras, porté haut par France (Elsa Imbert), la belle France – In gode we trust, hymne à la libération sexuelle ; lui qui claque moult portes et s’éclate comme un fou dans la peau d’Albert Ier, trop parfois, au risque d’en devenir braillard ; lui, enfin, qui joue avec brio sur deux ou trois registres, tour à tour doux, cruel ou délirant. Bref, admirable d’énergie mais un peu éprouvant.

Sa réplique et néanmoins victime ? Une petite Claire (Anne Agbadou-Masson) pas très à l’aise avec son rôle, qui semble encore se demander où elle a mis les pieds. Plutôt maladroite. Quant à France (travesti à moustache tout droit sorti des Y.M.C.A.) et son gadget en caoutchouc ? Voilà une nymphomane saphique plutôt convaincante, voire franchement inquiétante quand, complice du bourreau Albert, elle joue avec le feu et fait cramer leurs petites marionnettes. Ils sont joueurs, ces petits.

D’ailleurs, dans ce décor parfaitement mis en lumière, qui relève, selon l’éclairage, du studio chaleureux, de la loge de théâtre ou de la chambre de dissection simplement glaciale, on ne sait trop le petit jeu qui se trame : trop d’Albert, on s’y perd. L’écriture, on le sent, a dû parfois être laborieuse car tout cela est bien tortueux, à tout dire un peu long : faut pas trop jouer avec nos attentes, un spectateur c’est sensible. On regrette enfin que, conscient de l’anachronisme de cette fantaisie, le metteur en scène n’ait forci le trait et joué de sa valeur quasi historique. Albert Ier, monté aujourd’hui pour la première fois, fonctionne, en somme, comme une étonnante et déconnante petite machine à remonter le temps, grosse de tous les bons défauts de la jeunesse et gentiment décalée. 

Cédric Enjalbert


Albert Ier, de Philippe Adrien

Compagnie Thomas-Derichebourg

Mise en scène : Thomas Derichebourg

Collaboration artistique : Alexandra Fournier

Avec : Anne Agbadou-Masson, Julien Cigana, Thomas Derichebourg, Alexandra Fournier, Elsa Imbert, Guillaume Toucas

Costumes : Clémentine Henrion

Lumière : Maëlle Payonne

Décor : Eléna Ant

Théâtre de la Tempête • la Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 28 36 36

www.la-tempete.fr

Du 18 novembre au 20 décembre 2008, les mardi, mercredi, vendredi, samedi à 20 heures, le jeudi à 19 h 30, le dimanche à 15 h 30

Durée : 1 h 30

18 € | 13 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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