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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
« Krankenstein » à croquer
Le Théâtre de l’Étoile-du-Nord abrite le ciel tordu de « Krankenstein ». La Compagnie Acte 6 s’empare du texte de son auteur Alexis Ragougneau, qui, vous l’aurez sans doute deviné, s’est inspiré du « Frankenstein » de Mary Shelley. Il en fait une pièce pour jeune public sans sacrifier le plaisir du public adulte. Horreur et franche rigolade : on adore les histoires qui font drôlement peur.
Celle-ci présente les Krankenstein, une dynastie d’aristocrates qui ont réussi toujours plus loin, toujours plus
richement et mieux quoi qu’il arrive, de génération en génération. C’est aujourd’hui au tour du petit génie Victor de reprendre le flambeau. Ses parents l’imaginent en médecin brillant, destin
évident pour un enfant qui adore disséquer les hamsters de son frère avant de les brancher sur secteur. Il part donc à Ingolstadt entreprendre de longues études, bien que sa promise le regrette
et soit fichtrement incapable (ce qui l’agace au plus haut point) de prononcer correctement le nom de cette ville du Nord. Entre deux grenadines bienfaitrices, Victor tente de fabriquer un
homme parfait à base de morceaux de cadavres. Le plus beau d’entre eux est le cerveau, appartenant à un éminent, quoique défunt, philosophe. Mais la créature qui prend vie n’est pas celle
attendue : un être hideux, sans intelligence ni maîtrise de son impressionnante force physique.
Le spectacle s’ouvre sur un personnage tout d’abord inquiétant. Il est éclairé par le bas, la lumière déforme son visage et en révèle les angles et les ombres. Il nous parle avec violence, cet homme, car nous allons assister à une histoire terrible. Il nous menace et nous prévient qu’« on n’est pas ici pour rigoler ! ». Et c’est alors qu’explosent les premiers rires. Il somme les mauviettes de sortir boire une grenadine et les plus courageux de sortir leur mouchoir. Rires à nouveau. Au sommet de sa dangerosité, une voix féminine l’appelle : « Victooooor ! », et le grand méchant Jo Dalton devient tout petit (et néanmoins nerveux) devant sa maman qui lui demande s’il a bien lavé son kiki… Il sort s’exécuter, dépité. Rires : le ton est donné. Nous allons passer une heure entre contradictions grotesques et situations ridiculisées, sous la chape inversée de l’horrible.
Derrière la bouffonnerie pointe un propos moins divertissant : le bagage plus ou moins lourd que les parents transmettent à leur progéniture, ce sac non choisi qui oriente inévitablement le chemin de l’enfant, et qui prend des allures de poids lourd selon son tempérament. Par ailleurs, la relation (en l’occurrence de rejet) qu’entretient Victor avec sa créature l’ampute de toute perspective d’avenir. On peut aussi entrapercevoir, mais là il faut le vouloir, quelques comptes à régler entre l’homme et son supposé créateur, avec en tout cas l’encombrante influence que les religions ont sur les peuples en les enfermant dans des valeurs souvent erronées et prêchant la soumission. « Tout se passe bien là-bas en bas ? » dit sur le ton du reproche Victor aux spectateurs. Et l’homme monstrueux de s’entendre dire : « T’es pas d’ici ? T’as tes papiers ? T’as ton permis ? », « On va repousser les poubelles loin vers les banlieues »… Ce monstre touchant, également nommé « carpaccio rance » ou « steak haché », qui n’est pas fichu de serrer quelqu’un dans ses bras sans le tuer.
La mise en scène de Frédéric Ozier précise adroitement les différents aspects de l’histoire dans un décalage humoristique avec le côté obscur de la force. Tout devient clair sans être didactique, tant dans la direction d’acteurs que dans la scénographie, soutenue par des lumières judicieusement réalisées par Florent Barnaud. Et enfants comme adultes se jettent avec appétit dans la gueule du grand méchant loup. Les comédiens sont tous bien exploités, si l’on peut parler de matière humaine, ils sont justement servis par le texte tout autant qu’ils le servent, et composent des personnages entièrement vivants. Antoine Cholet en Victor est une régalade de nuances terrifiantes et comiques, et grâce ou à cause de lui, nous ne boirons plus de la grenadine avec la même innocence. ¶
Claire Néel
Les Trois Coups
Krankenstein, d’Alexis Ragougneau
Acte 6 • 10-12, avenue Rachel • 75018 Paris
06 80 17 88 18
Mise en scène : Frédéric Ozier
Assistante à la mise en scène : Julie Burnier
Avec : Émilie Patry, Antoine Cholet, Frédéric Jessua, Aurélien Osinski
Lumières : Florent Barnaud
Costumes : Victoria Vignaux
Musique originale : Grégory Veux
Maquillages : Laura Ozier
Direction de production : Frédéric Jessua
Théâtre de l’Étoile-du-Nord • 16, avenue Georgette-Agutte • 75018 Paris
Réservations : 01 42 26 47 47
contact@etoiledunord-theatre.com
Du 18 novembre au 5 décembre 2008, séances scolaires mardi 18 novembre 2008, jeudi et vendredi à 14 h 30, séances tout public mercredi à 14 h 30
Durée : 1 heure
10 € | 8 € | 5 €
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