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12 novembre 2008 3 12 /11 /novembre /2008 16:28

Un théâtre social et psychologique

 

Le Lucernaire ouvre ses portes à « l’Emmerdeur du 12 bis », un spectacle qui met le troisième âge à l’honneur : un théâtre de société qui vous concerne peut-être.

 

Veuf, Juan (Albert Delpy) a été placé dans une maison de retraite, où les visites d’une lycéenne, Hannah (Alexia Papineschi), égayent son séjour. Régulièrement, sa fille unique Frédérique (Céline Monsarrat), devenue sa tutrice, passe, insistant pour lui faire signer les papiers afin de régler la vente de la maison, sa « bastide ». Le spectacle avance, de crises en réconciliations, entre le vieil homme et la vie, entre un père et sa fille. Une quinzaine de tableaux vont se succéder, un air de flamenco rythmant les transitions – comme une petite musique dans le corps de Juan.


La mise en scène, de Stella Serfaty, assistée de Théo Zachmann, est sobre, impeccablement menée. Le choix d’une scénographie minimale est convaincant : en avant-scène, au centre du plateau, une plate-forme en bois tient lieu de maison de retraite. Sur ce plancher, comme sur un radeau à terre, Juan siège dans une chaise roulante. La jeune Hannah le promène dans cet espace symbolique, errance immobile vers de vagues directions.


Tous deux se cherchent et se découvrent. Un rapport filial finit par les unir alors que des nuées de non-dits semblent avoir fait le vide entre Juan et sa fille Frédérique, une femme adulte submergée par son enfance. Par l’entremise d’Hannah, le duo père-fille sera conduit à regarder en face le passé. Il tourne alors la page des frustrations.



Cette pièce a été écrite suite à la canicule mortelle de 2003, dans l’urgence de repenser la condition des personnes âgées – des emmerdeurs ? – dans notre siècle et nos sociétés. Au-delà du cas particulier de Juan et Frédérique, cette pièce est aussi à l’évidence une invitation à reconsidérer nos droits, nos devoirs, nos responsabilités de parents et d’enfants. C’est également un jugement intransigeant qui tombe comme un couperet sur l’internement-incarcération, sur ses conditions, quand la maison de retraite apparaît au résidant comme l’« antichambre du cimetière »…


Le texte est bien écrit, simple et sincère, sensible. La pièce, très psychologique, débouche sur le moment crucial et fragile d’un renversement, d’une prise de conscience, à la fois affective, sociale et morale. Un humour fin y introduit la distance. Ce spectacle, plutôt « bien-pensant », possède des qualités : l’Emmerdeur du 12 bis accroche le public par sa gravité et sa gentillesse.


Albert Delpy (l’emmerdeur éponyme) mélange dans son jeu les couleurs avec un talent de peintre. La présence muette seule de ce « tournesol » de toute beauté suffit à faire respirer le plateau. Delpy exprime avec justesse les (res)sentiments de la vieillesse enfermée : son désespoir mélancolique touche, comme la subtilité de ses enfantillages – quand, par exemple, il a « perdu les petites aiguilles de sa montre ». Il offre une prestation délicate et dynamique, entouré par des partenaires appliquées. La fraîcheur et la bonhomie de la jeune Alexia Papineschi contrastent avec le jeu douloureux de Céline Monsarrat, l’auteure et comédienne. 


Emmanuelle Puyt

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


L’Emmerdeur du 12 bis, de Céline Monsarrat

Mise en scène : Stella Serfaty

Assistant à la mise en scène : Théo Zachmann

Avec : Albert Delpy, Alexia Papineschi, Céline Monsarrat

Création lumières : François Martineau

Musique : Bartolomeo Barenghi

Le Lucernaire • 53, rue Notre-Dame-des-Champs • 75006 Paris

Réservations : 01 45 44 57 34

Du 29 octobre 2008 au 17 janvier 2009, du mardi au samedi à 18 h 30, le dimanche à 17 heures

Durée : 1 h 10

20 € | 15 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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