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16 novembre 2008 7 16 /11 /novembre /2008 17:03

L’ignorance du croyant


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Après avoir goûté « Dom Juan » à toutes les sauces, c’est encore à celle-ci que je le préfère. Un décor qui avoue le théâtre, des costumes qui disent enfin les différences de caste et une troupe bien décidée à faire entendre le vrai texte. Dans les années 1980, Jean-Marie Villégier inventa presque le principe de ce « théâtre à l’ancienne », qui innove par son acuité. Quels insoumis indémodables que ce metteur en scène et ce Molière-là !

Mais revenons à 1665. Tartuffe vient d’être interdit. Il faut vite une nouvelle pièce à la troupe. Molière se met au travail et concocte, en un temps record, ce nouveau coup de pied à destination de bien des culs, fussent-ils « de qualité ». Outre la fausse dévotion, cette fois c’est aussi la pseudo-élite qu’il vise, donc atteint. Nouvelle cabale, nouvelle censure. La pièce tombe, alors qu’elle faisait le plein. La bêtise triomphe.

Et aujourd’hui, que reste-t-il de cette virulence ? Tout ! nous répond cette mouture moins « postbaroque » que préromantique, traduisez joyeusement désespérée. Passé une première scène donnant curieusement l’impression d’être improvisée, savoir et savoir-faire vont reprendre le dessus. Ceux qui voulaient de la bagarre en auront ! Au propre comme au figuré.

C’est d’abord le tandem Sganarelle-Dom Juan auquel Christophe Guillon et Éric Verdin prêtent leurs (fortes) personnalités. C’est le « couple idéal » pour cette pièce. L’un se voulant aussi croyant, simple et naïf (la foi du charbonnier) que l’autre se montre athée, snob et pervers (le doute du dandy). Si ces deux phénomènes étaient des clowns, ce serait Achille Zavatta et Buster Keaton. Ils se « mésentendent » à merveille.

Suit la plus belle Elvire que j’aie jamais vue : Sandrine Bonjean. L’intelligence du texte alliée à la sûreté du jeu. Force, émotion, ruptures, tout y est. Cette pécheresse tutoie les anges. Son duel, à armes égales tant comme personnage que comme interprète, avec le redoutable Éric Verdin est celui de la passion avec le temps qui passe. Déchirant.

« Dom Juan » | © Céline Penavayre 

Excursion ensuite chez les humbles. On passe de la pantalonnade rustique de la plage à la profonde méditation des scènes de la forêt. Remarquable prestation de Jean-Charles Di Zazzo en pauvre. D’autant plus qu’il revient, toujours aussi bon, en Dom Alonse, son exact contraire.

Emmanuel Guillon n’a rien à lui envier, aussi poignant en Dom Carlos qu’impayable en Monsieur Dimanche. Son Dom Carlos blessé (quelle trouvaille !) est non seulement inoubliable mais encore inouï. Tout d’un coup on entend ce que Molière a voulu dire à travers lui : le doute de l’honnête homme face à « l’homme d’honneur ». Comme Sganarelle, Dom Carlos se révèle un double de Dom Juan : son frère ennemi.

Au-delà de son intérêt historique, cette réflexion vaut aussi pour nous. Quel responsable aujourd’hui croit encore aux vertus qu’il prône ? Le cadre ? Le chef d’entreprise ? Le banquier ? Non, Dom Louis (Jean-Marie Villégier, impeccable), a beau sermonner, il arrive trop tard. Il y a quelque chose de terrible et de très actuel dans ce désenchantement rageur d’un fils qui pense trop et cette impuissance consternée d’un père qui aime trop pour penser. Aussi, quelle jolie pirouette que ce soit le metteur en scène qui l’incarne !

Bref, une leçon de théâtre donnée délibérément avec des moyens simples. Une leçon aussi de « modernité ». Des effets de montage, de gros plan et même de « travelling » sans micro ni caméra. Par la seule grâce d’une mise en scène fluide et inventive, qui rend aux tirades leur pouvoir de provocation et redonne aux acteurs toute leur place.

Le duel final entre Sganarelle et Dom Juan, « celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas » se fait duo d’opéra et s’élève comme un chant funèbre à la gloire des amitiés et des défis impossibles. « Ô le beau raisonnement ! » feint de railler le libertin, en fait remué par l’ignorance du croyant. Et nous, donc ! 

Olivier Pansieri


Dom Juan, de Molière

L’Illustre Théâtre | compagnie Jean-Marie-Villégier

www.illustretheatre-jmvillegier.fr/

Mise en scène : Jean-Marie Villégier

Avec : Sandrine Bonjean, Jean-Charles Di Zazzo, Jonathan Duverger, Christophe Guillon, Emmanuel Guillon, Nathalie Stas, Éric Verdin, Jean-Marie Villégier

Assistant à la mise en scène : Jean-Charles Di Zazzo

Décor : Jean-Marie Abplanalp

Costumes : Patrice Cauchetier

Lumières : Cyrille Chabert

Maquillages : Suzanne Pisteur

Perruques : Daniel Blanc

Son : Franck Morel

Coproduction Illustre Théâtre | Cie Jean-Marie-Villégier | Théâtre de l’Ouest-Parisien | Théâtre Toursky-Marseille | L’Apostrophe, scène nationale de Cergy-Pontoise

Coréalisation festival Les Nuits de la Bâtie d’Urfé, avec le soutien du conseil régional de la Loire

Théâtre de l’Ouest-Parisien • 1, place Bernard-Palissy • 92100 Boulogne-Billancourt

Métro : ligne 10, Boulogne - Pont-de-Saint-Cloud

Réservations : 01 46 03 60 44

Du 13, 14, 15 et 18 novembre 2008 à 20 h 30, dimanche 16 novembre 2008 à 16 heures

Durée : 3 heures, avec entracte

25 € | 20 € | 12 €

Tournée :

– 21 et 22 novembre 2008 : Fontainebleau (Théâtre municipal)

– 1er et 2 décembre 2008 : Niort (Moulin du roc)

– 5 et 6 décembre 2008 : Marseille (Théâtre Toursky)

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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