Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
14 novembre 2008 5 14 /11 /novembre /2008 12:55

Joyeusement polyphonique


Par Cédric Enjalbert

Les Trois Coups.com


Métro porte de Vanves, tram station Didot, à deux pas du boulevard Brune : le Théâtre 14 - Jean-Marie-Serreau. On s’y engouffre, mains dans les poches, tête dans les épaules, pour une reprise de « Jacques et son maître » de Kundera… dix ans après sa création. Quelques nouveaux dans la troupe et toujours l’excellent Yves Pignot, le maître, et son petit Jacquot de Nicolas Briançon.

Jean-François Guilliet, l’un des maîtres des lieux, nous accueille. Petite présentation, aimable et animée. Les lumières ne baissent pas. Et, soudain, par derrière, sur les côtés, entrés de toutes parts, venus d’on ne sait où, des comédiens bavards investissent en nombre la scène, puis disparaissent en coulisses. Reparaît alors Jacques, et son maître. Sans chevaux, n’en déplaise au bon Diderot. L’un pisse au fond, l’autre s’en inquiète : « Maître, qu’ont-ils tous à nous regarder ? ». « Ils », comprendre « nous », les spectateurs. Et alors ? Ce qu’on a ? Savoir où ils vont ? Non. Enfin, si, mais eux-mêmes ne le savent pas. Pourtant, c’est écrit là-haut : le maître donne les ordres, Jacques choisit lesquels. C.Q.F.D.

Que font donc « Jacques et son maître » ? Un voyage, en avant. Et une variation. En fait, la variation est de Kundera, sur son maître, Diderot. Mais ne compliquons pas. Il y a trois histoires en une, quatorze voix, une pièce, douze bons comédiens et deux pensées qui dialoguent, de la liberté et de la vie en somme. Beaucoup d’intelligence et de légèreté, d’esprit aussi, un ton primesautier et un style, et quel style !

« Jacques et son maître » | © Lot

Un style à faire tenir ensemble par sa force interne trois histoires d’amour entremêlées, à guider une errance philosophique en forme de comédie joyeusement polyphonique. Décors et costumes, sobres et efficaces, évocateurs du siècle des Lumières, sans être inutilement folkloriques, répondent avec fidélité aux nombreuses prescriptions fixées en didascalies. Une scène légèrement surélevée sur tréteaux, au centre du plateau, permet ainsi de jouer les histoires enchâssées tout en conservant cohérence et clarté. Enfin, un jeu subtil de lumière parfait une atmosphère chaleureuse et familière.

La verve des comédiens et la chorégraphie rythmée des entrées et sorties mènent avec brio les trois actes mis en musique par Kundera : allegro, agitato et lento. Le duo Nicolas Briançon-Yves Pignot, sous ses faux airs quichottesques, donne la mesure de cette diablerie philosophique et emporte la troupe à l’unisson. Quelques répliques hésitantes du maître ? Une aubergiste (Nathalie Roussel) un peu braillarde, des seconds rôles un peu verts ? Certes. Vite pardonnés cependant, emportés qu’ils sont par la gaieté de ce « divertissement au temps de la peste » (écrit après l’invasion soviétique en Tchécoslovaquie), satirique parfois, mais politique jamais. On ne vous donnera pas de « ce monde est pourri », juste un petit aparté sur le talent du dramaturge : l’apologue du jeune poète, une réflexion sur le métier d’écrivain, à vau-l’eau, comme elle vient. Bref, il est bel l’hommage au maître du dialogue. Mais j’oubliais : connaissez-vous la fable de la gaine et du coutelet ? Non ? Eh, bien… je n’en dis mot car vous irez, sans doute, « c’est écrit là-haut ». 

Cédric Enjalbert


Jacques et son maître, de Milan Kundera

Mise en scène : Nicolas Briançon, assisté de Pierre-Alain Leleu

Avec : Nicolas Briançon, Yves Pignot, Nathalie Roussel, François Siener, Patrick Palmero, Sophie Mercier, Ingrid Donnadieu, Alexandra Naoum, Philippe Beautier, Yves Bouquet

Décors et costumes : Pierre-Yves Leprince

Assistante costumes : Christine Bernadet

Lumière : Gaëlle de Malglaive

Théâtre 14 - Jean-Marie-Serreau • 20, avenue Marc-Sangnier • 75014 Paris

Réservations : 01 45 45 49 77

Du 11 novembre 2008 au 3 janvier 2009, les mardi, mercredi, vendredi, samedi à 20 h 30, le jeudi à 19 heures, le samedi matinée à 16 heures

Durée : 2 heures

23 € | 16 € | 11 €

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher