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11 novembre 2008 2 11 /11 /novembre /2008 22:37

Volodia Serre : le courage artistique

 

« Le Suicidé » est judicieusement caractérisé dans le programme comme un « vaudeville soviétique ». En effet, si cette comédie bien ficelée ne parle pas d’écarts conjugaux entre maris et femmes, c’est pour mieux parler des écarts moraux, qui conduisent des citoyens soviétiques à miser sur le suicide imminent d’un de leurs camarades pour satisfaire leurs intérêts personnels. Drôle de vaudeville, parce que tout aussi comique que politique. La mise en scène de Volodia Serre épouse le dynamisme de l’écriture de Nikolaï Erdmann, et permet de redécouvrir une pièce et un auteur oubliés. Mais, bien que la mise en espace soit très ingénieuse, le jeu des acteurs, lui, manque de subtilité. Vaudeville oblige ?

 

Première bonne nouvelle : la pièce dure deux heures quinze sans entracte, mais je ne les ai pas vues passer (en plus, je n’avais pas encore mangé… c’est dire !). La troupe a donc su trouver un rythme de composition qui n’ennuie pas, ou peu. L’écriture d’Erdmann contribue bien sûr au dynamisme du spectacle, mais la mise en scène ne perd pas de vue ni la comédie ni la férocité de la pièce. Volodia Serre prend le parti de traiter le texte comme un vaudeville et, donc, de privilégier un rythme soutenu tout au long du spectacle. Un accompagnement musical au piano, discret mais efficace, met l’accent sur les déplacements burlesques des personnages.


L’utilisation de l’espace reste sans doute le point fort de cette mise en scène. Le décor se transforme au fil du spectacle pour représenter une chambre à coucher puis un vestibule, une longue table de banquet et enfin le lieu d’un enterrement. Les scènes se succèdent sans heurts et sans temps morts. Un bémol, cependant, concernant la mise en espace : celle-ci n’est pas très adaptée à la scène du Théâtre 13, qui a pour particularité d’être construite en demi-cercle. À certains moments, les acteurs s’adressent à la salle de face, sans se soucier des spectateurs excentrés. Ces malheureux spectateurs (dont je faisais partie) sont donc condamnés à voir le dos des comédiens lors de certaines scènes-clés, ce qui n’est jamais très agréable. Moralité : il faut venir tôt pour faire face à la scène, car le placement est libre. Moralité bis : il faudrait que le metteur en scène prenne en compte la configuration du plateau et adapte son projet en conséquence !


« le Suicidé » | © Alexis Manuel


Enfin, venons-en au jeu des comédiens. Si aucun d’entre eux ne pèche par manque d’énergie, peu d’entre eux réussissent à donner une dimension plus qu’anecdotique à leurs personnages. Un trop-plein d’agitation – cris, mimiques, mouvements – ne remplace pas une réflexion plus approfondie sur la raison de la présence de chacun des personnages sur scène. Bien sûr, nous sommes dans le registre du vaudeville, qui n’est pas propice au psychologisme à outrance. Cependant, avec un jeu plus nuancé, il serait très facile d’insuffler un peu plus d’humanité aux protagonistes plutôt que de les condamner à demeurer à l’état de stéréotypes. Et, finalement, ce sont les comédiens qui en font le moins qui laissent une impression plus favorable et plus durable. Alexandre Steiger, en tant que personnage principal – Sémione, le chômeur au bord du suicide – est convaincant, justement parce qu’il est désarmé et désarmant.


Ce spectacle se révèle donc prometteur tout en étant un peu décevant. Situation paradoxale et finalement assez intéressante puisque cela me pousse à me poser quelques questions. Est-ce vraiment possible d’allier le rythme enlevé du vaudeville avec un jeu d’acteurs subtil ? La dimension politique et satirique de la pièce aurait-elle été mieux servie si l’aspect comique burlesque avait été délaissé ?


Volodia Serre s’en prend à un texte méconnu et historiquement daté. Il fait ainsi preuve de courage artistique. Il a en effet dû faire un travail de défrichage, à la fois sur le plan du sens que peut avoir cette comédie pour un public contemporain et sur le plan de la mise en espace d’un tel texte, complexe et foisonnant. Mais, s’il maîtrise la dimension visuelle de sa mise en scène, il délaisse un peu le travail de direction d’acteurs, ce qui est d’autant plus dommage qu’un grand nombre de personnages est réuni sur un même plateau pour cette comédie un brin désuète et déjantée. L’on passe tout de même un agréable moment, et l’on découvre ainsi l’œuvre de Nikolaï Erdmann, loin d’être dénuée d’intérêt. C’est déjà ça de pris ! 


Anne Losq

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Le Suicidé, de Nikolaï Erdmann

Cie La Jolie Pourpoise

Traduction : André Markowicz

Adaptation : Volodia Serre

Mise en scène : Volodia Serre

Avec : Alban Aumard, Olivier Balazuc, Bruno Blairet, Laure Calamy, Philippe Canalès, Grétel Delattre, Delphin, Noémie Develay-Ressiguier, Alban Guyon, Gaëlle Hausermann, Catherine Salviat, Alexandre Steiger

Musique : Jean-Marie Sénia

Scénographie et costumes : Marion Rivolier

Lumières : Kelig Le Bars

Son : Jérôme Vicat-Blanc

Assistante à la mise en scène : Pamela Ravassard

Assistante costumes : Séverine Thiébauld

Administration de production : Régis Ferron

Régie générale : Fabrice Bihet et Guillaume de Smeytère

Théâtre 13 • 103 A, boulevard Auguste-Blanqui • 75013 Paris

Réservations : 01 45 88 62 22

Du 6 novembre au 14 décembre 2008 à 20 h 30, les mardi, mercredi, vendredi à 19 h 30, les jeudi et samedi à 19 h 30, le dimanche à 15 h 30, relâche le lundi

22 € |15 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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