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« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet
Dans les cordes
Le programme proposé par le violoncelliste Alban Gerhardt et le pianiste Steven Osborne au Théâtre de la Ville s’annonçait particulièrement alléchant – « époustouflant », même, nous promet la réclame maison. C’est que les deux compères ne font pas les choses à moitié : une première partie empreinte de romantisme avec Schumann et le Français Alkan, une deuxième partie tournée vers le vingtième siècle, où Piazzola précède Chostakovitch.
Regard perçant, lèvres minces, cheveux en bataille : Alban Gerhardt a quelque chose d’un David Bowie du
violoncelle. Il en a aussi le charisme. Les premières pièces résonnent d’un romantisme vibrant. C’est une musique tumultueuse dans son élégance même, parfois pleine d’inquiétude comme au début
du premier mouvement, où le rythme et les accents nerveux du violoncelle sont relayés par le piano plus léger et mélodieux. À l’inverse, le mouvement « Nicht schnell » débute par une
complainte langoureuse du violoncelle accompagnée par de timides notes de piano. L’ensemble des cinq pièces forme donc une suite de tableaux, qui balaient une gamme très riche de couleurs
musicales et émouvantes.
Cependant, tout ceci n’était qu’un aimable divertissement comparé à l’exécution de l’incroyable Sonate de concert d’Alkan. Celui-ci, pianiste et compositeur français (1813-1888), était un rival de Liszt. Sa Sonate est un morceau de bravoure vraiment surprenant, qui contient des passages d’un lyrisme tout romantique mais aussi des moments d’une modernité confondante. Elle est construite par une montée de tension qui culmine dans le tout dernier mouvement.
Pendant ce temps, l’énervement alterne avec des passages teintés d’une secrète douleur. On voit souvent sur le visage de Gerhardt un sourire en coin, comme s’il pensait : « Cet Alkan, vous allez voir ce qu’il nous mijote ! ». Les signes de complicité avec Osborne se multiplient au fil des minutes. « Cette partition, c’est vraiment un truc de dingue ! », semblent s’étonner les yeux brillants du violoncelliste. Le morceau s’achève par un pic d’adrénaline à la fois pour le public et les interprètes : Osborne, comme électrocuté par son clavier, bondit de son tabouret tandis que la frange blonde de Gerhardt s’ébroue de tous côtés. On en est tout pantelant.
Quinze minutes d’entracte, et nous revoilà dans l’arène. C’est maintenant de tango qu’il s’agit. Poursuivant son exploration lyrique, Gerhardt convoque Piazzola, le grand maître du tango. Mais inutile de dégainer chaussures à talons et bas résille : ce morceau-là n’est pas vraiment fait pour danser… Datant de 1990, le Grand tango est une synthèse de décennies de tango qui auraient été touchées par la grâce de Schubert. Que d’émotion dans cette pièce fougueuse et incandescente !
Enfin, les duettistes donnent une version splendide de la Sonate en ré mineur de Chostakovitch. C’est une partition qu’ils connaissent bien pour l’avoir enregistrée sur CD récemment. D’ailleurs, « nous vous informons que Alban Gerhardt et Steven Osborne dédicaceront leur album juste après le concert dans le foyer du public », tombe des enceintes une voix flûtée. On voit déjà les groupies se précipiter.
D’insupportables rabat-joie mentionneraient un ou deux petits couacs dans les notes très aiguës. Mais nous n’en ferons rien… Ce concert était magnifique, comme l’a suggéré la réaction enthousiaste de la salle archi-comble du Théâtre de la Ville. Merci à ces deux interprètes aussi talentueux qu’attachants de nous avoir fait découvrir ces partitions merveilleuses. ¶
Céline Doukhan
Les Trois Coups
Concert exceptionnel : Alban Gerhardt, Steven Osborne
Alban Gerhardt (violoncelle), Steven Osborne (piano)
Théâtre de la Ville • 2, place du Châtelet • 75004 Paris
Métro : Châtelet
Réservations : 01 42 74 22 77
www.theatredelaville-paris.com
Le 8 novembre 2008 à 17 heures
17 € | 12 €
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