Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 novembre 2008 7 09 /11 /novembre /2008 19:01

Inaccessibilité des sommets

 

La joie m’étreint toujours lorsque je me rends à la Cartoucherie. Et quand c’est pour aller à la maison-mère, le Théâtre du Soleil, le plaisir se fait encore plus vif. Comme une excitation d’enfant. L’impression, en montant dans ce vieux bus qui nous dépose au milieu du bois de Vincennes, de pénétrer dans un monde parallèle, imaginaire, accueillant. Comme une maison pleine de souvenirs qu’on est toujours heureux de retrouver, havre de paix et de vie à la fois. Énergique et reposant. Fidèle à sa tradition d’accueil, le Théâtre du Soleil ouvre ses murs à Jacques David, qui met en scène « Une nuit dans la montagne », de Christophe Pellet. Malheureusement, le spectateur, lui, ne se sent pas accueilli dans ce spectacle austère et clos. Un spectacle dont les enjeux nous parviennent intellectuellement, mais qui, pour autant, ne parvient pas à nous toucher.

 

Une Nuit dans la montagne semble souffrir dès le départ d’un grand malentendu. L’accueil, tout d’abord, est fort étrange. Le public s’attendant à entrer dans la salle principale du Théâtre du Soleil est emmené à travers les pelouses, sans explication, pour rejoindre une petite salle située en contrebas. Sans un mot, on nous laisse attendre dans un sas d’attente baigné d’une lumière rouge, où une vidéo projetée semble vouloir nous donner la couleur du spectacle. On y voit un homme et une femme qui dialoguent. Les spectateurs dubitatifs se regardent sans vraiment comprendre. Comme si une expérience nous était imposée à notre insu, qui se voudrait symbolique, mais manque cruellement de force pour constituer une vraie entrée, percutante, dans le spectacle. C’est froid, austère. Dérangeant. Presque agressif. Tout comme le plateau que l’on découvre enfin, quasi vide sous des néons blafards et glacials.


Et même face à ce plateau, ce beau plancher, nous resterons comme exclus, toujours exclus, dans une aridité douloureuse. En effet, il représente le plancher d’un autre théâtre, celui que Silvana Pintozzi, une actrice sur le déclin interprétée par Dominique Jacquet, veut remettre sur pied. Mise à distance, mise en abyme : les personnages regardent donc le même espace que nous. Un espace qui peine à vivre, celui d’un théâtre à l’abandon. Et ce théâtre imaginaire qui se meurt grignote le théâtre réel dans lequel nous sommes assis. Nous regardons le même espace que les personnages par un procédé de distanciation brutal, qui nous maintient dans une position pénible. On a la sensation que les vrais enjeux, vivants, se passent, ou se sont passés, en dehors cet espace scénique, ne nous laissant sur scène que les résidus d’actions auxquelles nous n’avons pas assisté. Trop de références internes semblent donner les fondements de l’action, et, ces clés nous manquant, nous demeurons dans l’expectative face à un texte excessivement discursif.


Conséquence : on ne croit pas aux personnages, ou plutôt on n’a aucune possibilité de se laisser toucher par eux. Ils semblent vivre leur drame, leurs enjeux, loin de nous, repliés sur eux. Les comédiens jouent, paradoxalement, d’une façon à la fois exagérément intimiste et très démonstrative. Deviennent explicatifs. Sans que l’on ait la moindre prise pour les rejoindre sur cette montagne qu’ils gravissent très bien sans nous. Ils se parlent de leur amour pour ce lieu, de leur amour les uns pour les autres, de leurs drames, de leurs passions, de leurs souffrances, mais à aucun moment ces trajectoires ne nous rejoignent, ne trouvent d’échos en nous. C’est sec, et lointain. Le texte ne nous parvient pas, dans une interprétation où le corps peine à trouver sa place. Et ce beau plateau demeure inerte. Caroline Arrouas et Nathalie Ortega, dans des propositions plus engagées corporellement, apportent un peu de souffle dans la représentation. Mais notre soulagement est à chaque fois de courte durée, l’intellectualisation rattrapant en permanence l’élan, l’action.


Pourtant le texte de Christophe Pellet pourrait probablement offrir plus de vie. Reste à savoir comment. La trame militantiste (forte présence du thème de l’homosexualité féminine) est à la fois cachée et omniprésente, dans un clair-obscur fatigant. La cause des femmes associée à celle des lesbiennes pose évidemment des questions pertinentes, mais on est gêné de les voir entremêlées en permanence comme si elles ne faisaient qu’une. Vers la fin de la pièce, deux femmes échangent ces mots hors-scène : « Nous sommes des femmes en marche. / Oui, c’est ça qui compte ». Alors, oui, sans doute, elles sont en marche, en mouvement, ces femmes. Apparemment, elles ont évolué durant la représentation. Mais nous, nous sommes restés les fesses vissées à notre siège, exclus de cette chaîne féminine qui semble bien se passer de nous et dans laquelle nous n’avons pas pu trouver le moindre interstice où glisser notre imaginaire de spectateur. 


Élise Noiraud

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Une nuit dans la montagne, de Christophe Pellet

Théâtre de l’Erre • 34, rue Dessaix • 75015 Paris

01 45 75 26 41

jacques.david@wanadoo.fr

Mise en scène : Jacques David

Avec : Sébastien Accart, Sylvie Debrun, Dominique Jacquet, Nathalie Ortegé, Sabine Revillet, Caroline Arrouas

Scénographie et costumes : Jean-Luc Taillefert

Création sonore : Christophe Séchet et Louise Gibaud

Création vidéo : Erwan Huon

Création lumière : Laurent Nennnig

Théâtre du Soleil • la Cartoucherie • route du Champ-de-Manœuvre • 75012 Paris

Réservations : 01 43 74 24 08

Du 7 novembre au 7 décembre 2008 à 20 h 30, dimanche à 17 heures, relâche les 10, 20, 21, 24 novembre 2008 et le 1er décembre 2008

Partager cet article

Repost 0
Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
commenter cet article

commentaires

Rechercher