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9 novembre 2008 7 09 /11 /novembre /2008 15:54

Fatigant

 

L’Étoile du Nord est un lieu étonnant, original. Et à l’atmosphère réjouissante. Dans la petite rue Georgette-Agutte, il vous faut d’abord entrer dans un foyer de jeunes travailleurs, où se croisent gens du quartier, gamins en kimono sortant de leur cours de judo et spectateurs se rendant au théâtre. Belle promesse que ce mélange-là, qui semble participer pleinement de l’identité du lieu. Lieu de création, mais aussi lieu d’échange, de rencontre et de sensibilisation culturelle. C’est donc le cœur plein d’espoir et les mirettes grandes ouvertes que je me rends à la représentation de « Bastringue ». Qui me laissera bien déçue.

 

Bon, alors, de quoi ça parle ? Ça parle d’un soldat français défiguré en 1917, qui, devenu monstre, devient malgré lui héros du cinéma expressionniste allemand tandis que le nazisme commence tranquillement sa montée. Le propos ? Interroger les frontières entre imaginaire et réalité, brouiller les codes et les repères, faire vivre au spectateur la même perte de sens que celle subie par le personnage principal, victime d’un monde qui se joue de lui et le transforme en marionnette. Ces ambitions assumées dans le dossier de presse paraissent tout à fait nobles, et pertinentes. Le problème, ici, c’est d’avoir voulu en faire le sujet principal du spectacle.


Dans Bastringue, effectivement, le théorique s’invite en maître sur le plateau, où règnent les questions bien plus que les actions. Le message que le public doit recevoir lui est tant et tant répété qu’il finit (le public) par avoir la vague sensation d’être pris pour un imbécile. À s’incarner en icônes hésitant entre le réel et l’imaginaire, les personnages n’existent pas, ne prennent pas chair, et finissent par ne plus nous intéresser du tout. Toujours en force, les comédiens semblent nous dire: « Je joue mais surtout je vous dis quelque chose de très important et de très intelligent, alors écoutez bien ». Le propos écrase tout le reste, la vie ne prend pas sur scène. On souhaiterait plus de simplicité. Et d’humilité.


« Bastringue »


Pourtant, de beaux moments, tant en termes d’ambiance scénique que de jeu nous laissent croire à des portes de sortie et à, enfin, de la vie. Dans l’ensemble, les décors sont beaux et le plateau très bien investi. Les lumières l’habillent avec beaucoup de texture, de relief. Sébastien Rajon, génial en M. Illusion, personnage travesti et directeur de cabaret, nous offre un moment de respiration bienfaisant. Mais, malheureusement, la volonté de message rattrape toujours le plateau, et les personnages, qui finissent invariablement par devenir des explications, des allégories d’eux-mêmes et de ce qu’ils incarnent.


Ainsi Gueule d’amour, personnage principal, n’échappe pas à la règle. Dur pari que celui de mettre la monstruosité sur scène. Comment y parvenir sans tomber dans le grotesque ? Ici, c’est un simple masque qui figure le visage ravagé du soldat. On comprendra à la fin, dans une lourde mise en abyme, que ce n’est peut-être qu’un masque qu’il peut enlever tel un comédien. Mais nous, en attendant, on a passé deux heures avec un monstre auquel on n’a pas cru une minute. On ne croit ni à sa présumée forme physique, qui nous apparaît comme une ridicule parodie, ni à sa souffrance, qu’il surjoue à chaque instant, à grand renfort de tremblements, hurlements retenus et gestes excessifs.


Plus le spectacle avance, plus la violence envahit le plateau. Strip-tease forcé, sang qui gicle, cris, bruits saturés. Là encore, on comprend le propos : la déstructuration, la perte de repères, le plateau chaotique comme une image du monde qui s’enfonce dans le nazisme. Mais pour nous, dans la salle, c’est simplement épuisant. Fatigant, agaçant, douloureux. Et qu’on ne m’allègue pas que cette gêne est peut-être à considérer comme le couronnement de cette pièce, qui aurait réussi à me remuer intérieurement. Quand je vais au théâtre, je veux rester libre de pouvoir être remuée ou non, sans avoir la pénible impression d’être prise en otage. C’est à ce prix, et à ce prix-là seulement, me semble-t-il, qu’un réel dialogue est possible entre la scène et la salle. 

 

Élise Noiraud

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Bastringue, d’Alexis Ragougneau

Acte 6 • 10-12, avenue Rachel • 75018 Paris

06 80 17 88 18

contact@acte6.org

www.acte6.org

Mise en scène : Frédéric Ozier

Assistante à la mise en scène : Julie Burnier

Avec : Émilie Patry, Antoine Cholet, Benoît Costa, Frédéric Jessua, Aurélien Osinski, Alexis Ragougneau, Sébastien Rajon, Grégory Veux

Lumières : Florent Barnaud

Costumes : Victoria Vignaux

Musique originale : Grégory Veux

Maquillages : Laura Ozier

Direction de production : Frédéric Jessua

L’Étoile du nord • 16, rue Georgette-Agutte • 75018 Paris

Réservations : 01 42 26 47 47

Du 6 novembre au 6 décembre 2008, les mardi, mercredi, vendredi à 20 h 30, jeudi à 19 h 30, samedi à 16 heures et 19 h 30

Durée : 2 heures

14 € | 10 € | 8 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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