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8 novembre 2008 6 08 /11 /novembre /2008 22:14

Coup d’éclat transgenre


Par Ingrid Gasparini

Les Trois Coups.com


Le performeur Steven Cohen fait crisser ses talons dans la grande salle du Centre Pompidou. Néons rouges et plateau nu accueillent les trois solos sulfureux de ce mutant transgenre. Une provocation éclatante et inspirée.

D’entrée de jeu, l’ambiance est feutrée et suave. On cherche son siège discrètement, avec cette sensation qu’on va participer à une expérience unique et un peu illicite. Des papillons d’avertissement se sont d’ailleurs glissés dans les programmes : le spectacle serait susceptible de heurter la sensibilité de certains. Le noir se fait. Il ne reste alors dans la salle que des adultes consentants.

Le premier solo, Dancing Inside out est une variation crue et violente sur les thèmes de la mémoire et de la déportation. L’artiste plasticien fait une entrée fracassante en drag-queen et noue ses tefillins avec une sensualité teintée de souffrance. Du haut de ses talons hypertrophiés, Steven Cohen contemple le monde avec une empathie hors du commun et va jusqu’à donner son corps en pâture au public. À l’aide de deux canons optiques, il filme chaque détail de son anatomie et nous livre le tout sur un écran géant coupé en deux. En osmose avec son sujet et au cœur de forces contradictoires. Yeux de biche et sexe martyrisé.

Les images syncopées se succèdent, et une bande sonore musclée ressuscite les discours macabres des vieux monstres de l’Histoire. L’asphyxie ne fait que commencer. D’ailleurs, quelques personnes quittent alors la salle. Autant de provocation, il y aurait de quoi se méfier. Mais ici rien n’est gratuit, et l’impact de certaines de ces trouvailles visuelles, sert le propos de l’artiste avec plus de puissance que n’importe quel mot. Évidemment, Steven Cohen n’est pas un grand danseur, mais c’est un créateur d’images folles et fascinantes, un performeur surdoué qui avance sur un fil tendu à bloc.

Le deuxième tableau s’intitule Maid in South Africa. Le plasticien, originaire d’Afrique du Sud, y fait une critique acerbe de l’apartheid au travers du portrait filmé de Nomsa Dhlamini, la bonne qui l’a vu grandir et qui a passé sa vie à entretenir « les maisons des Blancs ». On parle ici de l’exploitation d’une femme âgée de 84 ans. On la surprend dans son quotidien en plein ménage, faisant le lit, la vaisselle et récurant les toilettes. Un striptease naïf accompagne chacune de ces taches domestiques et fixe le caractère avilissant de sa condition. Le portrait est néanmoins sensible et digne.

Chandelier est de loin le solo le plus envoûtant. Vêtu d’un bustier en forme de lustre, et maquillé comme un Pierrot, le danseur déambule dans un cliquetis de cristal et vient chercher son public dans un mutisme altéré de soupirs rauques. La démarche est chaloupée, et la montée des marches en platform shoes relève presque de l’exploit. De loin, on a l’impression d’observer une ballerine hésitante en tutu électrique. Puis on le retrouve sur l’écran géant, dans le même costume fou, mais au milieu des bidonvilles en destruction de Johannesburg. Les S.D.F. noirs assistent médusés à l’apparition de cet ovni absolu. L’image est saisissante et restera gravée dans notre disque dur, à jamais. Voilà tout l’art de Steven Cohen, s’inviter dans nos têtes et y rester, pour le meilleur et pour le pire. 

Ingrid Gasparini


Inside out, Maid in South Africa et Chandelier, de Steven Cohen

Dans le cadre du Festival d’automne à Paris

www.festival-automne.com

Conception, réalisation et interprétation : Steven Cohen

Bande sonore : Adhémar Dupuis

Film : Fiona Mc Pherson, Coco Van Oppens, Elu Keiser

Photo : John Hogg

Production : Steven Cohen

Production déléguée : Latitudes Prod

Coproduction : Ballet Atlantique-Régine Chopinot et les Subsistances

Centre Pompidou • place Georges-Pompidou • 75004 Paris

Réservations : 01 44 78 12 33

Du 6 au 8 novembre 2008 à 20 h 30

Durée : 1 h 10

14 € | 10 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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