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7 novembre 2008 5 07 /11 /novembre /2008 02:00

Un duo renversant !


Par Maud Sérusclat

Les Trois Coups.com


Je n’aime pas les clowns. Je ne les ai jamais aimés. Quand je lis la description de la représentation de ce soir sur la plaquette du Théâtre de la Croix-Rousse, je suis perplexe. Je me méfie aussi des spectacles fondés sur le jeu de deux comédiens, seuls sur scène, dont l’un est aussi metteur en scène et auteur du texte. Pourtant, les clowns que j’ai vus ce soir ont été merveilleux, extraordinaires. Deux vrais artistes qui ont joué devant moi une vraie pièce, écrite et interprétée magistralement.

Ça aurait pu mal tourner, cette histoire. Un couple de clowns de soixante ans se retrouve sur scène, alors que le public s’en est retourné. La musique s’est arrêtée, les applaudissements se sont tus, il ne reste que la poussière des trente ans passés ensemble, à jouer ce même numéro, sans jamais avoir atteint la perfection, car « c’est au millimètre, le rire, on n’est pas dans l’à peu près du drame ». Auguste, joué par Serge Papagalli, n’est pas satisfait de la performance de son compère Blanc, interprété par Gilles Arbona.

Nous assistons alors à une dispute qui porte sur l’art de la chute. Il semble que Blanc ait les idées noires et que son dos ne supporte plus de tomber de sa chaise chaque soir, inlassablement, à cause d’une facétie du gai et drolatique Auguste. Chacun son rôle, sa place : l’un retire la chaise, l’autre tombe, il faut être synchro. C’est ça, le spectacle. Oui, mais ils ne sont plus d’accord. À la longue, ils se rendent compte « qu’ils n’aiment plus rien dans la même direction ».

La banale dispute confine alors à une scène de ménage tendre et comique, mais elle est également prétexte à une vraie méditation métaphysique. Oui, métaphysique. Auguste a lu Cioran, par hasard, un jour, dans un hall de gare. Il aime sa profondeur, il le cite, il « fait des phrases », tandis que Blanc a « la flamme qui vacille ». Il va mal. Il veut être seul, enfin seul. Son complice tente bien de lui remonter le moral, mais il est compliqué de « connaître les questions des réponses qu’il aimerait bien entendre ».

« la Nage de l’enclume » | © Daniel Martin

Qui ne se reconnaîtra pas dans cette réplique ? Eh oui, la vie use les couples, « l’homme est un oignon que la vie épluche » et « éplucher sa vie donne parfois envie de pleurer ». C’est ainsi que savoir vivre à deux devient « manger ensemble dans la même direction » ou que « le problème de l’homme, c’est de comprendre la faim de l’autre ». Conclusion : « Faisons des pâtes ensemble, comme ça y a rien à éplucher »… Bien sûr, c’est drôle. Mais c’est bien plus que ça. Petit à petit, on se rend compte que ce qui a usé nos clowns, c’est d’avoir tu leurs rêves, de n’avoir pas eu le temps, d’avoir couru sans cesse, partout, toujours. Petit à petit, à mesure qu’ils se démaquillent, ces clowns nous bouleversent profondément parce qu’ils ne parlent plus seulement d’eux mais de nous, et ce duo rappelle ceux que Beckett aimait à mettre en scène.

La comparaison est aussi valable pour la finesse de l’écriture. Serge Papagalli est l’auteur d’un grand texte. Aussi bouleversant que Beckett et aussi drôle et subtil que Devos ou Desproges. Entre autres. Le rythme est soutenu, les registres variés, les formes de comique jubilatoires, et la réflexion sur le théâtre d’une intelligence rare. Exceptionnelle. À tel point qu’à la fin de la pièce, la dame assise à côté de moi m’a demandé si l’on pouvait trouver l’ouvrage. Je me pose la même question, et, s’il est publié, je le veux !

Ces deux clowns font désormais partie de ma bibliothèque intérieure, parmi ceux qui nourrissent « la grosseur rêveuse qui nous titille du côté du cœur » et qu’on n’oubliera jamais. Ils voulaient « laisser une trace », ne pas partir comme ça, faire du théâtre qui « change les gens », qui « renverse » le public. Ils ne voulaient pas « d’ennuis avec ceux qui ont le cœur qui lâche », et c’est littéralement ce qui m’est arrivé ce soir. Ils m’ont fait fondre (en larmes aussi), et je les en remercie. 

Maud Sérusclat


La Nage de l’enclume, de Serge Papagalli

Création

http://www.papagalli.fr/

Mise en scène : Serge Papagalli

Avec : Gilles Arbona, Serge Papagalli

Création des décors : Daniel Martin, avec l’aide des ateliers Jacquard de la ville de Grenoble

Création lumières : Claude Papagalli

Création costumes : Jean-Pierre Vigier, assisté de Brigitte Tribouilloy

Réalisation costumes : les ateliers couture du C.D.N.A.

Régie son et lumière : Bernard Crozas, Jean-Christophe Hamelin

Coproduction : La Comédie du Dauphiné, la M.C.2 de Grenoble

Théâtre de la Croix-Rousse, scène nationale de Lyon • place Joannès-Ambre • 69317 Lyon cedex 04

www.croix-rousse.com

Billetterie : 04 72 07 49 49

Du 6 au 8 novembre 2008 à 20 heures

Durée : 1 h 30

24 € | 20 € | 16 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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commentaires

Lys 07/11/2008 14:08

La pièce que j'aurais aimé écrire, le rôle qie j'aurais aimé joué, et maintenant la critique que j'allais écrire... Quant au texte de la pièce, vu le nombre de personnes qui ont envie de l'acheter et sa richesse, c'est aussi celui que j'aimerais publier... j'étais assise dans les premiers rangs hier soir, c'était  une belle soirée, un beau moment de voir tous ces gens applaudir et sourire, puis sortir sur la place du théâtre, et sourire encore...

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