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6 novembre 2008 4 06 /11 /novembre /2008 19:40

Triptyque d’une douce violence « ordinaire »


Par Emmanuelle Puyt

Les Trois Coups.com


Hubert Colas présente sa trilogie de Martin Crimp au Théâtre national de la Colline : « Ciel bleu ciel », « Face au mur » et « Tout va mieux ». Une entrée dans la matière de son univers.

Face au mur est au premier abord une émotion visuelle née de l’investissement effectif de l’espace : la scène est un parterre de ballons blancs que la lumière colore. « Espace neutre. Temps neutre. » Les comédiens vont évoluer dans cette foule de baudruches, comme l’humanité qui marche sur des œufs… Hubert Colas fait donc le choix d’une scénographie presque enchantée, a priori en contraste avec l’humeur mordante des trois pièces courtes qu’il « incarne ».

D’entrée, avant même que le public s’installe, au milieu de cette harmonie enfantine du décor, un jeune homme se tient debout devant l’immense écran en fond de scène, à peine éclairée. Époustouflant d’immobilité et de vie, l’acteur demeure, bras le long du corps, cravate et pantalon noirs, chemise blanche, revolver à la main. Par ailleurs, en avant-scène, un faisceau de lumière dessine au sol le contour du corps d’une supposée victime. La musique classique qui nous accueille est progressivement supplantée par un son bourdonnant : « le son du cœur du tueur qui résonne dans la tête de tueur », sans doute.

Le spectacle bénéficie d’une très bonne distribution. Les comédiens se fondent dans l’urgence nerveuse du verbe. Les personnages sont réduits à l’état de chiffres, c’est donc presque dans l’ordre d’apparition : un, deux, trois, quatre (et cinq). Robe de soirée pour Mademoiselle, costumes pour ces messieurs – veste blanche ou noire –, cravate, papillon, et queue de pie. Voici un quintette très occidental, mis sur son trente et un, à la recherche d’un accord, et qui trouvera d’ailleurs l’unisson dans un a capella aigre-doux. Ces « numéros » réécrivent pour nous le texte de Crimp, c’est-à-dire qu’ils le prennent en charge jusqu’à enfanter de nouveau sa parole, déroulant sous nos yeux une narration. Ils semblent construire et déconstruire trois exposés, qu’ils nous présentent, d’interrogations en hésitations, entre « bonnes questions » et « corrections », représentation et répétitions.

La crudité des propos tranche avec le charme candide, soigné, presque complètement propre, de la mise en scène. Le spectacle est en effet et en fait d’une ironie incisive qui prend le risque d’être dite, malgré les dangers de la réception. Car Crimp est une plume franche, qui accroche et dérape. Son écriture à tâtons, son humour plus que britannique peuvent surprendre. Le minimalisme lumineux de Colas valorise encore son acidité.  L’auteur et le metteur en scène jettent un regard souterrain sur la violence dans nos sociétés, en trois temps qui déteignent les uns sur les autres, de Whole Blue Sky (1) à Cas d’urgence plus rares (2). Face au mur nous entraîne de l’autre côté de notre monde si parfait, à l’endroit d’une insécurité.

C’est sensiblement notre propension à l’aveuglement et à l’indifférence que Colas radiographie aussi. Et, lorsque entre Ciel bleu ciel et Face au mur, reviennent les comédiens, ils tiennent chacun au bout d’un fil de très gros ballons. Tous blancs sauf un : il est noir, comme un certain canard. Les comédiens se rangent bientôt en quinconce face au public, avec leurs baudruches. Sur la surface arrondie d’un ballon, les images vidéographiques du visage (de l’assassin), déformé par un cri de douleur muet, sont alors projetées. Les ballons sont ensuite accrochés par leur fil dans le public : conscience prise qu’il y a un meurtrier isolé parmi nous, en nous… Un petit ballon éclate soudain avec le son d’un coup de feu. Le spectacle continue.

Hubert Colas, de son « bord du monde », monte un spectacle tout en matière, où des désirs réels cherchent à exister. Face au mur est un nid où cohabitent une folie pure et notre aliénation, douce violence faite au public. 

Emmanuelle Puyt


(1) Whole Blue Sky, titre anglais de Ciel bleu ciel

(2) Traduction pour Fewer Emergencies, titre anglais de Tout va mieux


Face au mur, de Hubert Colas (textes de Martin Crimp)

L’Arche éditeur

Traduction : Élisabeth Angel-Perez

Diphtong Compagnie • 3, impasse Montevideo • 13006 Marseille

http://www.diphtong.com

Mise en scène et scénographie : Hubert Colas

Assistante mise en scène : Sophie Nardone

Textes : Ciel bleu ciel, Face au mur, Tout va mieux, par Martin Crimp

Avec : Pierre Laneyrie, Isabelle Mouchard, Thierry Raynaud, Frédéric Schulz‑Richard, Manuel Vallade

Lumière : Encaustic - Pascale Bongiovanni et Hubert Colas

Vidéo : Patrick Laffont

Univers sonore : Zidane Boussouf

Régie générale : Nicolas Marie

Théâtre national de la Colline (Petit Théâtre) • 15, rue Malte-Brun • 75020 Paris

Réservations : 01 44 62 52 52

Du 29 octobre au 27 novembre 2008

Durée : 1 h 20

Tarifs : plein tarif 27 € | le mardi 19 € | moins de trente ans 13 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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