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6 novembre 2008 4 06 /11 /novembre /2008 19:12

Pardon maman de t’avoir tuée


Par Olivier Pansieri

Les Trois Coups.com


Le Ciné 13 Théâtre est plein à craquer. On s’écrase pour voir l’évènement : Sara Forestier dans un texte de Marcel Proust, « la Confession d’une jeune fille », mis en scène par Patrick Mille. À dire vrai, on craint le traquenard, la soirée littéraire exclusivement pour fans de l’auteur ou de l’actrice. On a tort, c’est génial. Un très beau spectacle.

Au départ, ce n’était pourtant pas évident. Même si cette jeune actrice est remarquable et remarquée : au cinéma dans l’Esquive d’Abdellatif Kechiche (4 césars en 2005, dont celui du meilleur espoir féminin pour Sara Forestier), au théâtre dans l’Autre de Florian Zeller (oui, c’était elle !). Reste la question du texte. Après tout, si Proust avait écrit pour le théâtre, ça se saurait. Quant à Patrick Mille, c’est sa première mise en scène, alors… Alors, même pas une heure plus tard, on est fixé : on sort éberlué. Maintenant, on sait qu’à eux trois (Proust avait 23 ans quand il a écrit cette pure merveille), ces jeunes prodiges viennent de réussir l’un des spectacles les plus forts de cette rentrée.

Que raconte cette nouvelle extraite du recueil les Plaisirs et les Jours du grand Marcel, alors petit ? Après avoir tenté de se suicider, une jeune fille, désormais entre la vie et la mort, nous fait sa « confession ». Elle éprouvait pour sa mère une passion si maladive que celle-ci pensa l’apaiser en s’éloignant. Ainsi vécurent-elles séparées, l’une à Paris, l’autre à la campagne. Là, livrée à elle-même, la jeune fille joua avec le feu. Bientôt, elle fut à qui la voulut. Plus tard, sa mère, « à qui il fallait éviter tout ennui », cardiaque et ignorant tout, revint pour la fiancer à un garçon qu’elle lui avait choisi. Mais elle surprit une expression sur le visage de sa fille qui lui fit tout comprendre, en eut une attaque et mourut. Sa fille se tira aussitôt une balle dans le cœur.

Pieds nus, en jean, vêtue d’un tricot, dont elle fait un usage extraordinaire (que je vous laisse découvrir), Sara Forestier est pendant cinquante-cinq minutes cette jeune fille d’hier et de toujours. Une écorchée vive, qui vit une tragédie. C’est l’autre révélation, et elle est de taille : notre grand romancier a écrit, sans le savoir donc un exceptionnel monologue. Je sais qu’on vous a souvent fait le coup, mais cette fois il faut me croire. Pas une seconde l’intensité dramatique ne faiblit. Non, vous ne rêvez pas : c’est bien du Proust et du théâtre. J’ajouterai : du meilleur !

Tellement que parfois on dirait un certain Molière. Le libertin qui, chez lui aussi, rôde sous cape. Il y a en effet du dom Juan dans cette Lolita qui joue les provocatrices, revendique sa scélératesse avec la jubilation éhontée de ceux qui se savent au-dessus des lois et enragent de leur impunité. « Alors que je commettais envers ma mère le plus grand des crimes, on me trouvait… le modèle des filles ! », s’effare-t-elle. Un des grands moments de ce spectacle, qui en compte beaucoup.

Le fait est que, grâce à cette mère providentiellement malade du cœur, cette narratrice écartelée (et avec elle l’auteur) commet le crime parfait, avant d’en mourir elle-même. Ce n’est d’ailleurs pas la moindre qualité de cette œuvre étonnante que de mettre ainsi à nu, alors même qu’elle les travestit, les véritables mobiles de la passion selon Proust. « Au fond, nous tuons tout ce qui nous aime par les soucis que nous lui donnons, par l’inquiète tendresse elle-même que nous inspirons et mettons sans cesse en alarme. », écrira-t-il plus tard.

Il fallait une actrice de tout premier ordre pour faire passer tous ces « niveaux de lecture » sans en faire un pensum. Sara Forestier y parvient avec une grâce déconcertante. On a l’impression qu’elle ne joue pas son histoire, mais qu’elle l’écrit, donc la revit, là, devant nous. J’ai dû voir ça cinq ou six fois dans ma vie de spectateur. C’est unique !

La mise en scène n’est pas en reste. Tout y est à la fois léger et profond. Comme cette trouvaille des danses de la jeune fille ! Cette pantomime désespérée pour dire le sexe et la tristesse. « It’s Hard to Get up (ou Old ?) » raille Mick Jagger. Ou, plus tard, terriblement drôles, ces grimaces excédées de Sara Forestier sur l’air de Carmen : « La fleur que tu m’as jetée… » (sic !). Comment dire mieux la rage, d’ailleurs partagée par Proust, qu’éprouve le (la) réprouvé (e) dans le secret de son âme devant le néant mondain ?

On a envie de citer presque chaque minute de cette Confession tant elle fourmille de trouvailles. Une qui reste gravée dans ma mémoire : cette main avec laquelle la jeune fille tape entre ses jambes sur la chaise où elle est assise : plus ou moins fort, plus ou moins vite, pendant l’acte. Du grand art. 

Olivier Pansieri


La Confession d’une jeune fille, de Marcel Proust

Mise en scène : Patrick Mille

Avec : Sara Forestier

Assistante à la mise en scène : Gaëlle Bourgeois

Lumières : Gertrude Baillot

Production Mises en capsules

Ciné 13 Théâtre • 1, avenue Junot • 75018 Paris

Réservations : 01 42 54 15 12

www.cine13-theatre.com

Métro : Abbesses, Lamarck-Caulaincourt

À partir du 4 novembre 2008, du mardi au samedi à 21 h 30

Durée : 55 minutes

25 € | 18 € | 12 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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