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6 novembre 2008 4 06 /11 /novembre /2008 12:42

Un vampire nippon


Par Jean-François Picaut

Les Trois Coups.com


« Der Vampyr », l’opéra de Heinrich August Marschner, n’a jamais été donné en France dans sa version originale. Son metteur en scène à l’Opéra de Rennes, Zoltàn Balàzs, a choisi d’en transporter l’action au Japon, dépaysant une grande partie du public, qui n’a pas, néanmoins, boudé son plaisir musical.

Le vampire du librettiste Wilhelm August Wohlbrück n’a rien à voir avec Dracula ou les Carpathes. La légende veut que le personnage soit né, une nuit de juin 1816, sur les bords du lac Léman. Lord Byron avait réuni, dans sa chambre, des amis anglais, dont John et Mary Shelley, ainsi que John Polidori, son compagnon de l’époque. Il suggère alors que chacun des présents écrive une histoire de fantôme. Mary Shelley s’acquitte de sa « tâche » en publiant Frankenstein en 1818. Byron publie, lui, en 1819, un roman, The Vampyre, dont on estime généralement qu’il a été écrit, en grande partie, par Polidori.

Le roman de Byron-Polidori est adapté au théâtre par Eugène Scribe et Nodier, et c’est sans doute là que le découvrent Marschner et son librettiste. L’action de leur opéra se situe en Angleterre. Créé en 1827, Der Vampyr porte la marque de son époque, et l’on y sent aussi bien l’influence des romans « gothiques », comme ceux de Matthew Gregory Lewis, d’Horace Walpole ou d’Ann Radcliffe, que la présence de thèmes romantiques comme la communion avec la nature. L’on y trouve des traits qui caractériseront le drame romantique comme le mélange du sublime et du grotesque.

L’ouverture de l’opéra joue déjà de ces contrastes, faisant alterner la force paroxystique du grand orchestre et la douceur élégiaque de quelques familles d’instruments. La découverte du décor constitue la première surprise du spectateur : des gradins noirs et blancs, de forme polygonale, clos par des panneaux coulissants évoquent un palais ou une cour d’honneur. L’ensemble est très japonisant.

Cette atmosphère japonaise est confirmée par les costumes du chœur des esprits, noirs et blancs également, comme par ceux des personnages. Les deux protagonistes évoquent immédiatement des samouraïs, même si Ruthven garde des airs de méchant Sarrasin, et les femmes portent des tenues japonaises stylisées. Les différentes apparitions du chœur des sujets donnent lieu à des variations très colorées du plus bel effet. La gestuelle des personnages, très lente, très stylisée confère aussi à certaines scènes une beauté plastique saisissante.

« Der Vampyr » | © Laurent Guizard

Pour cette création française, le metteur en scène a choisi de se concentrer sur le sens symbolique de l’opéra : l’affrontement de Ruthven, le vampire, et de son ami Aubry est présenté comme l’affrontement du bien et du mal, dans chaque conscience. Chacun de nous porte en lui un vampire, en quelque sorte.

On pourrait dire qu’il a parfaitement réussi son pari de préférer un dépaysement spatial à une transposition temporelle si les chanteurs, peu à l’aise avec les gradins, ne s’empêtraient pas, de temps à autre, dans leur costume – c’est peut-être l’effet de la première –, et si le refus de tout réalisme ne conduisait pas à des contradictions insurmontables, comme des scènes de liesse traduites dans des expressions compassées. La scène, truculente, où une mégère vient chercher son ivrogne de mari au cabaret n’en prend que plus de relief.

La direction, nerveuse, expressive mais terriblement précise, du jeune chef Olari Elts sert admirablement une musique qui remporta en son temps un succès mérité et que salua Berlioz. Cette musique est le principal intérêt d’une œuvre dont le livret ne présente guère que des situations convenues. L’ouvrage étant chanté en allemand, il m’est difficile de juger la langue, malgré un surtitrage efficace et bien fait si l’on excepte une ou deux fautes. L’Orchestre de Bretagne fait une nouvelle fois la preuve qu’il peut aborder sereinement des œuvres fort diverses.

Parmi les interprètes, issus d’un concours international organisé sous l’égide de la chaîne Mezzo T.V., les faveurs du public vont manifestement, et c’est justice, à Helen Kearns, soprano, qui interprète les rôles de Janthe et d’Emmy, deux malheureuses victimes du vampire, et à Nabil Suliman, baryton, qui, lui, incarne ce vampire. 

Jean-François Picaut


Der Vampyr, de Heinrich August Marschner

Opéra romantique en deux actes

Livret de Wilhelm August Wohlbrück, 1827

Ouvrage chanté en allemand

Création française

Direction musicale : Olari Elts

Mise en scène : Zoltàn Balàzs

Avec : Christophe Fel (Sir Humphrey / Sir Berkley), Vanessa Le Charlès * (Malwina), Marc Haffner * (Edgar Aubry), Nabil Suliman * (lord Ruthven), Helen Kearns * (Janthe / Emmy), François Piolino (George Dibbin)

* Finalistes du Concours Mezzo

Chorégraphie : Andràs Szöllösi

Chœur de l’Opéra de Rennes, sous la direction de Gildas Pungier

Orchestre de Bretagne

Coproduction : Opéra de Rennes / Armel Produckcio / Opera Competition and Festival Mezzo

Opéra de Rennes • place de l’Hôtel-de-Ville • B.P. 3126 • 35031 Rennes cedex

02 99 78 48 68

http://www.opera-rennes.fr/

Octobre 2008 vendredi 31 à 20 heures

Novembre 2008 dimanche 2 à 16 heures, mardi 4 à 20 heures, jeudi 6 à 20 heures

De 10 € à 49 €

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Publié par Les Trois Coups - dans France-Étranger 1998-2014
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