Vendredi 31 octobre 2008 5 31 /10 /Oct /2008 17:05

Si j’osais…

 

Ce projet pour trois alcôves, six acteurs, six auteurs contemporains et trente-six spectateurs s’appuie sur une commande de textes inédits. Là n’est pas le seul risque auquel il expose le public. Osez franchir la porte de la Maison des métallos. Vous vivrez une expérience singulière.

 

Pour les choses de l’amour, les préambules sont importants. C’est sans doute pourquoi Corpus eroticus commence doucement, tout doucement. C’est la metteuse-meneuse en scène elle-même qui vous accueille. Après avoir constitué trois groupes en prenant soin de séparer les couples, votre hôtesse vous entraîne dans une déambulation. Depuis les marches qui mènent à la salle, vous avez le temps d’apprécier sa panoplie en latex rouge, ses dessus et ses dessous. Ça tangue ? Vous vous accrochez à votre amoureux, tentez de négocier un échange de billet pour rester en sa compagnie, commencez à regretter d’être venus là. Un par un, elle vous fait alors entrer en vous parfumant au creux du poignet. Contact charnel. Échange de regards. Éveil des sens. La représentation a commencé depuis vingt minutes et vos neurones s’activent diablement. Virginie Deville vous demande de vous débarrasser. Diantre ! Allons-nous finir en petite culotte ? Zut ! J’ai oublié d’en mettre une !


Effet garanti de ce petit rituel : vous vous sentez plus léger. Mais de langoureuse, votre hôtesse devient provocante : « Vous avez peur ? », demande-t-elle. Vous êtes tout ouïe. Forcément ! Vous êtes venus écouter un corpus érotique. Vous êtes prêt à prendre ce risque : entendre des mots érotiques travaillés par des auteurs vivants, à qui un metteur en scène audacieux a passé commande. Des expériences textuelles, quoi ! Vous n’êtes pas venus pour participer à des mises en jeu de votre corps. Trop tard… La maîtresse des lieux – avec force pédagogie – vous donne le mode d’emploi. Enfin presque ! Chaque petit groupe est invité à pénétrer dans une des trois alcôves. En fonction du parcours, les trente-six spectateurs se croiseront ensuite lors d’une pause, phase de décompression – ou de « re-cul » – nécessaire entre chaque étape.


« Osez pousser le rideau… » Successivement, vous prenez place au-dessus d’une baignoire, dans le noir, dans une morgue. La scénographie s’adapte toujours parfaitement à la nature du texte. À chaque fois, la disposition des sièges et la situation de départ vous surprennent. Cela devient excitant. La promiscuité, la présence d’hommes et de femmes qui vous livrent quelques confidences érotiques dans une troublante proximité vous mettent en « é-moi ». Cela tombe bien : il s’agit de monologues. Celui de Camille Laurens est remarquable. Dans son bain, une comédienne joue sur la langue, ses registres, ses multiples sens. Vous prenant à partie, persuadée que vous l’observez à travers une fente du plancher qui vous sépare de son appartement, celle-ci prend un malin plaisir à vous titiller. Précise et fine, l’interprétation est, elle aussi, à relever. Si je puis dire ! Car, nue sous ses microbilles de polystyrène, Anne de Rocquigny ne dévoile que des pans de son corps grâce à un parfait contrôle de la situation. Vous, devenu acteur, vous maîtrisez moins votre émotion !


« Osez l’intimité… » D’emblée, l’acteur qui vous accueille dans ces alcôves de 16 m² vous place dans une posture inhabituelle au théâtre. Vous êtes tantôt un voisin voyeur, un témoin privilégié, un cobaye. Virginie Deville aime bousculer le rapport au public. Dans sa précédente création, elle proposait déjà à chaque spectateur d’explorer sa relation intime au désir en l’invitant à entrer seul dans une miniboîte pour y entendre l’histoire d’amour de son choix. Dans Corpus eroticus, elle confronte chacun à une expérience concrète et intérieure, travaille sur la perception et la concentration. D’où des acteurs parfois sous tension. Pas facile de jouer tout contre et les yeux dans les yeux ! Délicat de gérer la bonne distance et de vous intégrer dans l’espace temps ! Toutefois, le spectateur n’est jamais réellement mis en danger. Même si quelques-uns, soudainement pris de quintes de toux ou de maux de tête, cherchent du réconfort auprès de l’hôtesse disponible à tout moment ! Dans le pire des cas, vous ressentez des frissons de haut en bas parce que le comédien vous a caressé la nuque.


Vous voilà tout ragaillardi ! Vous avez osé pousser le rideau, transgresser l’interdit pour partager des fantasmes inavouables, et vous avez bien fait, car vous avez ainsi découvert une variété de situations et partagé des imaginaires. Les comédiennes – culottées ou non – ont les mots formidablement en bouche. Elles ont la peau qui brille ou l’œil malicieux. Le comédien, quant à lui, a la voix grave et le timbre chantant. À l’entendre, ses exploits sexuels seraient peut-être dus à la particularité de son physique. À vous de voir… Sauf que vous êtes dans le noir le plus complet.


L’aspect littéraire des textes, la nature allusive et elliptique de la mise en scène, la subtilité du jeu d’acteur placent le spectacle à l’opposé de ce qu’est devenu le sexe aujourd’hui : un appât publicitaire et un phénomène de consommation. Malgré les focus et les « vrais culs », on reste dans l’érotique, car l’imaginaire est sans cesse stimulé. Le mot vole la vedette à l’image. Plutôt que de se s’exhiber, le sexe se raconte en long, en large et en travers. Il s’expose sous son meilleur jour : mystérieux, déplacé dans ses signes, éclairé de l’intérieur. La proposition n’est scéniquement pas classique. Il s’agit bien de performance – dans le sens spectaculaire du terme – mais rien d’« ob-scène », donc, dans cet objet scénique non identifié, qui rappelle pourtant les happenings des années soixante-dix.


Restent quelques désirs inassouvis. Si j’osais… je regretterais le manque de chair et de volupté. Voilà le paradoxe de ce spectacle, c’est-à-dire souffrir d’une retenue qui fait précisément la force du propos : dire plutôt que faire, imaginer plutôt que montrer, ne pas tout dévoiler pour susciter le désir d’en voir davantage, ne pas tout expliquer pour donner envie d’en « sa-voir » un peu plus. Les propositions restent sages. Sans doute, certains resteront sur leur faim, déçus de la bonne tenue générale de la représentation. Mais c’était le but, non ? L’érotisme a cette vertu, et non des moindres, celle de vous mettre en appétit pour apprécier les délices de la chose, avec ou sans vice. Et le verre de thé au gingembre que l’on vous sert à la fin est de bon augure pour la suite, avec votre amoureux, retrouvé « saint » et sauf. Ouf ! Mais cela est une autre histoire… 


Léna Martinelli

Les Trois Coups

www.lestroiscoups.com


Corpus eroticus, textes de Roland Fichet, Camille Laurens et Marie Nimier

Cie Ce dont nous sommes faits • 19 rue de l’Évangile • 75018 Paris

Contact : deville.v@aliceadsl.fr

Conception et mise en scène : Virginie Deville

Avec : Virginie Deville, Fosco Perinti, Pascal Renault, Anne de Rocquigny, Isabelle Saudubray, Sophie Torresi, Nathalie Yanoz

Complicité artistique : Isabelle Saudubray

Scénographies : Michel Gueldry, Florence Évrard, Virginie Donnadieu

Construction : Michel Gueldry, Atelier Devineau

Musique originale : Dario Marianelli

Lumières : Véronique Hemberger

Photographies : Mariko

Création olfactive : Jean-Charles Sommerard

Sculpteur : Daniel Cendron

Régie générale : Jérôme Bertin

Maison des métallos • 94, rue Jean-Pierre-Timbaud • 75011 Paris

Réservations : 01 47 00 25 20

reservation@maisondesmetallos.org

Du 21 octobre au 8 novembre 2008 à 21 heures (opus 1 du 21 au 25 octobre 2008 ; opus 2 du 29 octobre au 8 novembre 2008), relâche les 2 et 3 novembre 2008

Durée : 1 h 30

13 € | 9 €

Publié dans : France-Étranger 1998-2011 - PUBLIER UN COMMENTAIRE ? - Voir les 0 commentaires
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